Laïcité : guerre ou paix ?

La laïcité se veut une valeur fondamentale de la République. Elle vise à favoriser la liberté individuelle et le vivre-ensemble dans une société où les convictions sont diverses. Cette valeur n’est pourtant pas facile à comprendre, comme en témoigne la récente controverse entre le Premier ministre et le président de l’Observatoire de la laïcité. Le Figaro est même allé jusqu’à parler d’une « violente passe d’armes ». Car deux conceptions semblent s’affronter. Alors la laïcité, objet de polémique ou instrument de paix ?

ÉQUILIBRE

Définissons la laïcité. Il s’agit en réalité d’un équilibre entre quatre valeurs. Les deux premières sont individuelles : la liberté de conscience et de pratiquer ou non une religion ; l’égalité de tous les citoyens, quelles que soient leurs convictions. Les deux suivantes sont collectives : séparation de l’Église et de l’État, afin d’éviter une emprise du clergé sur la politique ou des politiciens sur la religion ; neutralité de l’État à l’égard de toute conviction pour éviter d’afficher une préférence en faveur d’une partie de la population au détriment d’une autre.

AMÉNAGEMENTS

Cet équilibre donne cependant lieu à des aménagements différents en fonction notamment de l’histoire. Ainsi, dans un même pays, le principe de laïcité peut se décliner différemment. Prenons le financement des cultes : une certaine conception de la neutralité interdit à l’État de financer les prêtres ou les pasteurs. C’est le cas partout en France, à l’exception de l’Alsace et de la Moselle. Ce qui n’empêche pas l’État français de demeurer neutre, même si la traduction effective de cette neutralité varie.

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Les choses se gâtent lorsque la laïcité devient un programme idéologique qui cherche à extirper toute présence religieuse de l’espace public. Cette compréhension de la laïcité – athée – existe et possède des raisons historiques. Au 19e siècle, il s’agissait de défaire l’emprise qu’exerçait sur les consciences une Église catholique se voulant hégémonique. La laïcité comporte donc une dimension critique, qui est importante, mais qui peut mal tourner.

RELIGIONS DANS L’ESPACE PUBLIC

Les religions ont leur place dans l’espace public. Pour ce faire, elles doivent cependant accepter que d’autres options de vie sont possibles et que toute conviction énoncée en public s’expose à la critique. Et ce ne sont pas les chrétiens qui nieront cette seconde dimension, eux dont le Messie est mort sur une croix, exposé au public, après une parodie de couronnement. Pourtant, dans cette infamie, ils ont su reconnaître la révélation d’une paix universelle.

La réforme : une préparation dans le temps…

Les causes derrière un mouvement historique aussi important que la Réforme sont multi­ples et complexes, à l’oeuvre depuis de longues années. Si Martin Luther est une personne clé, de nombreuses circonstances et trajectoires convergent vers 1517 pour créer un contexte qui lui permet d’avoir un impact énorme. Dans les lignes qui suivent, nous chercherons à relever plusieurs éléments « cachés » qui contribuent aux événements appelés aujourd’hui « la Réforme ».

L’ÉGLISE AUX COMMANDES DE LA SOCIÉTÉ

Nos sociétés contemporaines distinguent entre les domaines religieux et politique. L’Europe mé­diévale ne connaît guère cette séparation. Les rois et les empereurs sont chrétiens, de même que leurs royaumes. En réaction à la mainmise des seigneurs et princes sur l’Église dans leurs territoires, l’Église du 11e siècle a fortement cen­tralisé le pouvoir papal. En corollaire, l’Église affirmait son autorité sur le domaine politique. La bulle papale Unam Sanctam (1308) repré­sente le point culminant de cette prétention.

« Les paroles de l’Évangile nous l’enseignent : en elle et en son pouvoir il y a deux glaives, le spirituel et le temporel […]. Les deux sont donc au pouvoir de l’Église, le glaive spiri­tuel et le glaive matériel. Cependant l’un doit être manié pour l’Église, l’autre par l’Église. »

Chronique du concile de Constance d’Ulrich Richental : réunion des savants, évêques, cardinaux et de Jean XXIII (antipape) dans la cathédrale de Constance. Photo : Wikimédia

Chronique du concile de Constance d’Ulrich Richental : réunion des savants, évêques, cardinaux et de Jean XXIII (antipape) dans la cathédrale de Constance.
Photo : Wikimédia

LA PAPAUTÉ OU LE CONCILE ?

Les penseurs politiques souhaitent se défaire d’une telle autorité ecclésiale. Au 14e siècle, Marsile de Padoue affirme la souveraineté du peuple, début de la « laïcité de l’État ». En même temps, il pense que le pouvoir ecclésiastique suprême ne réside ni dans la papauté ni dans l’épiscopat, mais dans un concile composé de délégués laïques et ecclésiastiques représentant l’ensemble. En appelant à un concile en 1520, Luther se place clairement dans ce courant appelé « laïc ».

La papauté d’Avignon et le schisme papal qui s’ensuit (1378-1415) sont un scandale pour l’Eu­rope. L’Église « une » aura pendant cette pé­riode deux têtes rivales, chacune parlant « au nom de Dieu ». C’est par la tenue d’un concile à Constance (1414-1418), que l’Église met fin à ce schisme, proclamant que l’autorité finale dans l’Église réside dans le concile et non dans la papauté. Le mouvement conciliaire propulse un mouvement « réformateur ». On proclame haut et fort que l’Église doit être « réformée dans sa tête et dans ses membres ». Un siècle avant Luther, le besoin de « réforme » est officiellement constaté.

CLERCS OU LAÏCS ?

Le mouvement « laïc » n’était pas seulement un courant politique. Depuis longtemps, de nom­breux courants au sein de l’Église affirment l’im­portance des laïcs, critiquant une hiérarchisation trop prononcée. Déjà au 12e siècle, Pierre Valdo met en marche un mouvement « laïcisant » qui sera déclaré hérétique. Cependant et dans un même sens, avec François d’Assise, les « religieux » vont désormais vers le monde et au sein des nombreux « tiers-ordres » qui se mettent place, beaucoup de laïcs, hommes et femmes, chercheront à vivre leur vie chrétienne en « plein milieu du monde », dans le mariage et au travail. Lorsque Luther proclame­ra le « sacerdoce universel », cherchant à abolir le clivage entre « clercs » et « laïcs », il se place en­core une fois dans une trajectoire qui le précède.

DÉBATS THÉOLOGIQUES

La période médiévale connaît une multitude de débats théologiques. La plupart ont lieu au sein de l’Église. Précédant Luther d’un siècle, Jean Wy­clif (1320-1384) en Angleterre et Jean Hus (1369- 1415) en Bohême seront excommuniés. Beaucoup de leurs critiques théologiques anticipent Luther.

Ainsi, lorsque le 16e siècle arrive, la scène est préparée. Mais il s’agit d’un contexte particuliè­rement complexe. Certains historiens, comme Jean Delumeau, disent que l’Europe de 1500 est chrétienne de façon extérieure, une apparence qui couvre un fond païen légèrement christia­nisé. Marc Venard souligne la vitalité spirituelle de l’époque en relevant que « les signes de Dieu enveloppent l’existence tout entière, dans le quo­tidien comme dans l’extraordinaire ». Le désir de réforme exprime la conscience de ce qui ne va pas, de même que la nécessité du changement.

DÉSIR DE RÉFORME

Lorsque Martin Luther arrive, le désir de réforme est bien présent ; maintes idées et solutions ont déjà été débattues et avancées. Mais un bon remède dépend toujours d’un diagnostic exact. Faut-il d’abord viser la « papauté de la Renaissance » trop liée au luxe et au pouvoir ? Faut-il s’occuper des carences pastorales et de la formation des curés ? Les paroisses locales ne devraient-elles pas avoir une voix plus importante dans leurs propres affaires ? Les dîmes ecclésiastiques et les impôts des paysans ne sont-ils pas trop élevés, ne servent-ils pas à simplement enrichir des monastères et une hiérarchie aristocrate ? Les abus théologiques, telles les indulgences qui servent à financer la rénovation de la basilique de Saint-Pierre à Rome aux dépens du peuple allemand, ne sont-ils pas la première source de corruption ? A-t-on le droit de se séparer de l’Église « une » au nom d’une théologie particulière ? Selon le point d’entrée, la solution proposée ne sera pas la même, et solutions différentes il y aura. À suivre…

Prédication du 28 février 2016 | Janie B. |

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Prédication du 21 février 2016 | Bertrand R. | Esaïe 43.1-3

Agathe Burrus Février 2016

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Chers amis,

Il est bon parfois de s’arrêter un moment, de regarder en arrière pour réaliser la fidélité et la protection de Dieu, Sa grâce et Son amour. En écrivant cette lettre de nouvelles, cela me permet aussi de ma rappeler tout ce que Dieu a fait au cours des derniers mois, et je peux m’écrier avec le psalmiste : « Moi, je chanterai ta force et, dès le matin, j’acclamerai ton amour ! Je veux donc te célébrer, toi qui es ma force.

La lettre de nouvelles de février 2016505.31 Kopdf

Des combattants du Congo trouvent la paix chez eux au Rwanda

Alors que l’insécurité chronique et la guerre minent l’Est du Congo depuis des années, l’Eglise du Christ au Congo, avec le soutien du Mennonite Central Committee, oeuvre au retour de réfugiés rwandais dans leur pays. Exemple de travail risqué pour la paix.

Senga Mwasa Niyon, premier sergent dans les Forces Démocratiques de Libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé qui terrorise les villages de l’est de la République Démocratique du Congo (RDC), se sentait piégé.

Ayant été soldat rwandais pendant le génocide de 1994, Senga craignait d’être arrêté (et probablement tué) comme ennemi de l’état s’il retournait au Rwanda depuis le Congo. Il avait fui dans ce pays pendant le génocide, alors que les soldats du gouvernement actuel prenaient le contrôle au Rwanda.

Au Congo, il pensait que d’autres combattants du FDLR le tueraient s’il faisait défection.

Il a survécu comme réfugié au Congo pendant presque 18 ans, comme soldat et officier du FDLR. Mais il était fatigué de la faim, de la maladie et de la guerre incessante. Il ne savait pas où aller.

Cécile Nyasa Icyimpaye, son épouse, était lasse des déplacements constants.


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Cécile Nyasa Icyimpaye vit maintenant au Rwanda avec ses enfants, que l’on voit ici avec certains de leurs amis. Étant réfugiée rwandaise, elle a eu la plupart de ses sept enfants seule, dans les forêts de la RDC pendant que son mari combattait avec un groupe armé. Grâce à l’action du Programme pour la Paix et la Réconciliation, œuvre partenaire du MCC, Cécile, son épouse et leurs enfants ont pu quitter leur vie nomade et violente au Congo et retourner chez eux pour vivre en paix. (Photo du MCC par Linda Espenshade)

 

« Vivre dans la forêt était très, très difficile. J’y ai enfanté plusieurs fois. Parfois, j’accouchais un jour et le lendemain je prenais un enfant sur mon dos. Ensuite, je marchais pendant deux trois jours sans rien boire ou manger afin d’échapper à l’armée congolaise. »

Cécile se sentait piégée, parce que beaucoup de gens lui avaient dit qu’elle serait tuée si elle retournait au Rwanda.

UNE CHANCE
Arrive Emmanuel Billay. Depuis 2007, il coordonne un projet destiné à diminuer les violences dans le Nord-Kivu, une province de l’est de la RDC, en aidant les réfugiés rwandais, dont des combattants comme Senga, à retourner sans risque à une vie civile au Rwanda.

Billay est le superviseur pour le Nord-Kivu du Programme pour la Paix et la Réconciliation (PPR), partenaire du Mennonite Central Committee, qui jusqu’à maintenant a aidé plus de 1 900 combattants et 22 500 civils à retourner au Rwanda. Le PPR est une action de l’Église du Christ au Congo, une organisation protestante réunissant 19 dénominations.

Comme le PPR n’est pas un groupe politique, il a une position unique lui permettant d’influencer les combattants qui perpètrent des massacres, des viols et qui détruisent des villages entiers dans l’est du Congo, pour qu’ils déposent les armes et retournent chez eux.

« Nous sommes considéré comme une partie neutre, » a dit Billay. « Comme nous ne recevons d’ordres de personne, nous sommes libres de dire la vérité. » Et d’œuvrer pour la paix. Le rapatriement est une manière de l’accomplir.

« Quand vous rapatriez des personnes, particulièrement des combattants, cela diminue la crainte chez les Congolais de la région environnante. S’il y a moins de combattants dans une région, les gens auront plus confiance pour aller dans leurs champs les cultiver et ainsi vous augmentez la paix et la prospérité, » a dit Billay.

Des centaines de volontaires – pasteurs, chefs, leaders communautaires des provinces du Nord et du Sud-Kivu – ont été formés par le PPR pour donner des informations appropriées sur les rapatriements aux réfugiés rwandais qui vivent près d’eux.

Quand des volontaires apprennent que quelqu’un serait intéressé à retourner au Rwanda, ils appellent l’animateur local – une personne payée et formée par le PPR, avec le soutien du MCC – pour organiser le rapatriement. Souvent l’animateur est un pasteur, car même les combattants respectent les pasteurs.

UNE PORTE DE SORTIE
Senga se rappelle quand le pasteur Sango Lukumu, un animateur, est venu dans son camp à fin 2011 afin de parler aux soldats. Lukumu était respecté en tant qu’évangéliste international et pasteur local, alors Senga l’a laissé parler aux combattants et à leurs femmes.

L’ancien sergent se souvient d’avoir entendu le pasteur dire : « Vos enfants souffrent de malnutrition. Si vous retournez au Rwanda, il y a la paix là-bas… Vos enfants auraient de quoi manger. » Il assurait que le gouvernement rwandais leur permettrait de retourner en sécurité.

Senga aimait ce qu’il entendait, mais il savait que tout combattant qui déciderait de partir mettrait sa vie en danger. Même si ses commandants avaient donné la permission au PPR d’aider les soldats à être rapatriés, Senga savait que tous ceux qui seraient pris en train de partir seraient vraisemblablement tués par des membres du groupe.

Néanmoins, Senga s’arrangea pour envoyer sa famille au pays. Le pasteur Lukumu rencontra en secret Cécile et leurs enfants et leur donna des vivres et des vêtements fournis par le MCC avant de les amener à la station de transfert. « Mes enfants étaient à moitié nus, » dit-elle depuis sa maison au Rwanda en mars 2015, « mais l’aide est arrivée juste au moment où nous nous sentions les plus nécessiteux. Que Dieu bénisse les personnes qui ont donné. »

Même si Senga était surveillé de près par les dirigeants du FDLR qui s’attendaient à ce qu’il parte, il s’est arrangé pour s’échapper un mois plus tard. « Je suis parti de nuit et j’ai marché 24 heures pour aller au lieu de rencontre. Il y avait de nombreuses rivières à traverser. Je me souviens de l’angoisse de me trouver face à des soldats congolais ou du FDLR. Après avoir rencontré le pasteur Sango (Lukumu), nous avons marché toute la journée jusqu’à sa maison et ensuite encore 50 kilomètres jusqu’à la ville de Mwenga. »

À cause des combats dans la région, les forces de l’ONU au Congo ont envoyé un hélicoptère pour amener Senga au Rwanda. Il a passé plusieurs mois dans un camp gouvernemental rwandais pour le préparer à sa réintroduction dans la société.

Senga et Cécile ont été réunis en mars 2012 et ils vivent maintenant avec leurs enfants dans la maison du père de Senga. Mais la vie au Rwanda n’est pas facile. Senga cultive des lopins de terre loués. Sa femme travaille également dans les champs. Ils ont de la difficulté pour avoir assez à manger, pour les vêtements et les fournitures scolaires, a dit Senga, mais leurs enfants les plus jeunes vont tous à l’école, et ils vivent dans une maison et pas sous des arbres.

« Le Rwanda est un pays paisible. On ne peut vouloir retourner en forêt, même si c’est difficile ici, » a-t-il dit.

Cécile a maintenant une première petite-fille, ce qui l’aide à gommer le souvenir des temps pénibles dans la forêt. « Je suis âgée, mais j’espère que ma petite-fille pourra étudier et avoir une vie agréable. »

Linda Espenshade est coordinatrice des informations du MCC des États-Unis.

 

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Avec l’aide du Programme pour la Paix et la Réconciliation, œuvre partenaire du MCC, Senga Mwasa Niyon et sa femme Cécile Nyasa Icyimpaye ont pu quitter leur vie nomade et violente en RDC après près de 20 ans et retourner chez eux au Rwanda où ils vivent en paix avec leurs sept enfants. (Photo du MCC par Matthew Lester)

 

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Emmanuel Billay, le superviseur du Programme pour la Paix et la Réconciliation au Nord-Kivu, à l’est de la RDC, coordonne le travail de rapatriement et d’autres actions de construction de la paix avec le soutien du MCC. (Photo du MCC par Matthew Lester)

 

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Cécile Nyasa Icyimpaye se repose avec sa petite-fille Sandrine Furayabo dans leur maison familiale dans la campagne rwandaise. Après presque 20 ans d’errance dans les forêts de la RDC, Cécile retrouve de l’espoir avec sa petite-fille. « Je suis âgée, mais j’espère que ma petite-fille pourra étudier et avoir une vie agréable. » (Photo du MCC par Matthew Lester)

Prédication du 7 février 2016 | Denis K. | 2 Sa 10.1-8 : ‘Du procès d’intention au conflit, ou : l’amour ne soupçonne pas le mal’

Gelassenheit: tout laisser…

Jésus tempête 2Utiliser le mot Gelassenheit dans une conversation courante ferait savant. Une manière anabaptiste d’étaler sa culture germanique. Pour les plus érudits, ce terme fleure bon la mystique médiévale ou la philosophie heideggerienne.

Pourtant, la Gelassenheit est exactement le contraire de l’orgueil ou de la pédanterie. Ce mot allemand exprime la plus grande humilité, la capacité à abandonner son Ego entre les mains de Dieu.

Cette idée se trouve effectivement chez les philosophes mystiques de la fin du Moyen Age : Maître Eckhart, Jean Tauler, Henri Suso, et même Martin Luther. Abandon contemplatif de soi-même pour retrouver l’union avec Dieu, elle a aussi un sens plus dynamique – Gottesverlassenheit ou Gelassenheit in Gottes Wille – avec l’idée de s’en remettre entièrement à la volonté de Dieu.

Les premiers anabaptistes – dont certains sortaient des couvents ou des universités médiévales – ont repris ce terme pour exprimer l’orientation de leur existence. Ils avaient découvert que la grâce n’est pas un vain mot ; elle comble, elle bouleverse. L’amour en Dieu n’est pas extérieur à la vie présente. Il réclame un don total. Devenir disciple de Jésus exige de marcher à la suite de son Seigneur, dans une attitude de confiance et d’obéissance.

Gelassenheit est difficile à traduire en français. Certains ont essayé laissitude (sic!)… Les traductions habituelles de l’allemand – soumission, humilité, renonciation – restent imparfaites. On les complète avec leurs conséquences : calme, contentement, tranquillité d’esprit. Mais il leur manque un dynamisme existentiel. L’étymologie, qui renvoie au verbe lassen, est intéressante. Lassen, en allemand, peut signifier laisser, mais aussi faire. Tout laisser, pour faire la volonté du Seigneur et aussi pour le laisser faire toutes choses en nos vies, voilà ce qu’exprime la Gelassenheit. Cela nous ramène à la Bible.

La Gelassenheit rappelle l’abaissement du Fils de Dieu, venu pour faire, non pas sa propre volonté, mais la volonté de Celui qui l’a envoyé. (Jn 6,38) Elle se vit dans sa Passion : Père, que ce ne soit pas ma volonté mais la tienne qui se réalise. (Lc 22,42) Elle caractérise l’offrande de son existence : Ma vie, je la donne de moi-même. (Jn 10,18)

La Gelassenheit fonde la vie du disciple de Jésus : Si quelqu’un vient à moi sans me préférer… à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. (Lc 14,26) Elle fait entrer dans une attitude d’obéissance, d’humilité, de refus de la puissance et de la violence, d’abandon confiant en Dieu pour les besoins de chaque jour et dans la persécution. Le Sermon sur la Montagne (Mt 5-7) en représente une expression concrète. Elle se manifeste dans la réponse des premiers disciples à l’appel de Jésus : Laissant tout, ils le suivirent (Lc 5,11).

Tout laisser pour le Christ, voilà fondamentalement ce que signifie la Gelassenheit. Les amish[1] utilisent le mot uffgewwe dans leur allemand de Pennsylvanie – aufgeben en allemand, ou to give up en anglais : renoncer, céder, abandonner Tout abandonner, s’abandonner soi-même, pour le Christ et pour les frères et sœurs… Laisser derrière soi la confiance orgueilleuse dans les richesses, le pouvoir, dans ses projets, sa volonté propre, sa tendance à vouloir maîtriser l’avenir. S’abandonner en Dieu pour suivre le Christ, dans la vie comme dans la mort.

Laisser, s’abandonner, ces deux verbes expriment la substance de la Gelassenheit. Laisser son Moi ; s’abandonner entre les mains du Seigneur, accepter joyeusement la volonté de Dieu. Suivre le Christ dans sa kénose, dans son anéantissement : Il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur (Ph 2,7). Il va sans dire qu’elle situe le disciple de Jésus complètement à contre courant des sociétés humaines.

Vivre la Gelassenheit exige donc un combat spirituel, pour laisser dans sa vie toute la place au Christ. L’apôtre parlait de la mort du vieil homme (Rm 6,6). Mais ce combat présente l’immense avantage d’une victoire assurée, parce que le Christ est toujours vainqueur. C’est un combat dont l’issue est la paix et la joie, selon les promesses de Jésus (Jn 14,27 ; 15,11). « Si nous ne nous donnons pas totalement au Christ… nous ne trouverons jamais la totale liberté intérieure et la paix promises dans l’Evangile. » (J. Heinrich Arnold) Jésus ouvre un chemin dans lequel perdre sa vie, c’est la gagner (Mt 10,39).

Nous croyons qu’en l’homme Jésus a brillé en plénitude la lumière de Dieu. L’anabaptisme, dès ses débuts, a affirmé que la restauration en l’homme de l’image de Dieu appartient à la dynamique du salut. La Gelassenheit n’a d’autre but que de laisser en nous vivre le Christ. Les disciples de Jésus trouveront alors la paix avec lui, même dans la tempête. Pourquoi avez-vous peur, hommes de peu de foi ? (Mt 8,26), leur dit le Seigneur. Non pas comme un reproche, mais comme un chemin. Félix Mantz, l’un des premiers anabaptistes de Zurich, reprenait, sur le lieu de son exécution (1527), les paroles de son Maître, aboutissement ultime de la Gelassenheit : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum – En tes mains, Seigneur, je remets mon Esprit.

François Caudwell

[1]J’ai rédigé deux petites études, avec références bibliographiques, où je précise la notion de Gelassenheit chez les premiers anabaptistes et les amish : F. Caudwell, Suivre Jésus, un chemin de paix – Aspects de la spiritualité anabaptiste, Saarbrücken, Editions Croix du Salut, 2015. Particulièrement les pages 21-22, 37-41.

Voir surtout l’article Gelassenheit de Robert Friedmann, dans la Mennonite Encyclopedia. En ligne : http://gameo.org/index.php?title=Gelassenheit