Les jugements hâtifs qui nous égarent

Rendre la justice est un travail long et complexe. à ce propos, le livre du Deutéronome propose une formule qui me plaît bien. Dans le langage hébreu, toujours haut en couleurs, il est écrit, littéralement : « La justice, la justice tu poursuivras, afin que tu vives » (Dt 16.20). J’entends là deux choses. La première est qu’il y a toujours un reste d’incertitude dans la justice que l’on rend : on n’est jamais sûr d’avoir atteint la justice, mais on la poursuit. La deuxième est qu’il faut prêter attention à cette poursuite et plutôt deux fois qu’une. Le texte répète : la justice, la justice. Il confirme que la justice n’est pas quelque chose d’évident, qu’il faut y regarder à deux fois, approfondir la question, ne pas s’arrêter aux premières impressions. J’ai entendu un juif dire qu’un tel verset fondait, par exemple, le droit à un appel dans un procès. Même une cour de spécialistes du droit peut faire erreur lorsqu’elle juge.

LENTEUR DE LA JUSTICE

On se plaint volontiers de la lenteur de la justice. Elle est, en effet, parfois un problème. Mais le temps de réflexion, de délibération, fait partie intégrante de la construction d’un procès. Les magistrats prennent le temps d’examiner le problème sous tous ses angles, de mener des enquêtes. Les diverses parties ont l’occasion de donner leur point de vue, d’être questionnées et contestées publiquement. Chacun plaide, puis, au terme de débats parfois longs et tendus, le jugement est prononcé.

Cette organisation, qui est portée à l’extrême du fait des lourds enjeux en présence, inspire également le débat scientifique, où les affirmations sont soumises au tribunal des différents chercheurs compétents.

CAFÉ DU COMMERCE ET INTERNET

Ce qui se passe « au café du commerce » s’oppose trait pour trait à de telles démarches. Les jugements sont hâtifs, on ne prend pas le temps d’entendre et encore moins d’essayer de comprendre le point de vue adverse. Les contradicteurs sont absents. Ce n’est pas la mise en perspective que l’on cherche, mais le trait d’esprit, la formule vache et, si possible, définitive.

Or cette situation tend à se répandre, aujourd’hui, très au-delà du café du coin : dans les forums d’échange sur Internet, au travers des tweets vengeurs, dans les « petites phrases » qui nourrissent le débat politique, ou au travers des partis populistes de tout poil. Les prises de parole, sur les plateaux de télévision, sont de plus en plus brèves. L’accélération du débat tue le débat. La communication à distance, où l’autre disparaît de l’horizon, rend impossibles les compromis, les explications, le dépassement des oppositions.

Paul, par contraste, emploie toute la deuxième épître aux Corinthiens à essayer de traiter un désaccord entre lui et certains dirigeants de cette église. Il encourage les Corinthiens à faire preuve de lucidité, à se ressaisir. Il écrit pour anticiper sa venue et rappelle, finalement, la règle : « Toute affaire sera décidée sur la parole de deux ou trois témoins » (2 Co 13.1).

On est dans un autre monde !

Photo (marteau) : www.pixabay.com

Photo (marteau) : www.pixabay.com

Images légitimes de Dieu selon la Bible

Pouvons-nous dire Dieu en l’absence de toute image ? Les Écritures évoquent des représentations de Dieu… mais dans le décalage.

L’HUMAIN

Dieu nous interdit de nous faire une image de lui parce que l’image de Dieu, nous la portons en nous. Chaque humain est créé à l’image de Dieu.

Un sage s’interroge sur la différence entre Dieu et César dans leur façon de gouverner le monde. Il répond que lorsque César frappe son profil sur une pièce de monnaie, toutes les pièces sont identiques alors que, lorsque Dieu pose son image sur le visage de l’humain, il n’y a pas deux personnes semblables.

Chaque visage est unique, car chaque sujet est singulier. Reconnaître l’image de Dieu sur le visage du prochain m’invite à prêter attention à sa personne comme un être unique et non comme une catégorie.

LE CHRIST

La seconde représentation que la Bible propose de l’image de Dieu est le Christ, notamment dans le récit dans lequel, après avoir été flagellé, il est exposé, couronné d’épines et affublé par dérision d’un manteau royal. Pilate déclare : « Voici l’Homme ! » (Jn 19.1-5). L’homme avec un H majuscule est à ce moment-là l’homme humilié, l’homme de souffrance, rejeté de tous… C’est sur lui que repose, de façon la plus entière, l’image de Dieu.

Si l’image de Dieu est à rechercher sur le visage du prochain, elle se reflète avec une acuité particulière sur le visage du petit comme nous le rappelle Bonhoeffer : « Cela reste une expérience d’une incomparable valeur que nous ayons appris à voir les grands événements de l’histoire du monde à partir d’en bas, de la perspective des exclus, des suspects, des maltraités, des sans-pouvoirs, des opprimés, des bafoués. »

                                                   LA TRINITÉ

Ecce Homo (Voici l'homme)(1473) Antonello de Messine Photo: Wikipédia

Ecce Homo (Voici l’homme)(1473) Antonello de Messine
Photo: Wikipédia

La théologie propose une troisième représentation de Dieu dans la formulation trinitaire. La définition de la Trinité par des Pères de l’Église est subtile et peut se résumer en une phrase : « Dieu est à la fois un et trois, et il n’est ni un ni trois ». Cette définition est illogique : on ne peut pas dire d’un objet qu’il est complètement blanc et complètement noir sans être ni blanc ni noir. Elle dit Dieu tout en disant que Dieu est au-delà de ce que nous pouvons en dire. Dieu est à la fois le créateur, le crucifié de Nazareth, et le souffle qui nous inspire.

La Trinité présente Dieu comme relation dans une pluralité, afin de nous empêcher de l’enfermer dans une image unique.

Discernement spirituel en groupe

Sous l’influence de l’individualisme ambiant, nous prenons souvent des décisions importantes seuls. Et si le discernement en groupe était un cadeau à découvrir ? Une méthode simple et respectueuse.

Ce n’était qu’une question sur sept et pourtant elle m’a touché en plein coeur et ému aux larmes. Je faisais partie d’un groupe d’accompagnant(e)s spirituel(le)s et nous parlions des difficultés et des questions liées à notre pratique. Notre superviseur appliquait une forme « d’accompagnement spirituel en groupe » semblable à ce que les quakers appellent le clearness committee. Dans ce groupe, nous avons appris à être vrais les uns avec les autres, à montrer nos blessures, à pleurer ensemble, à rire les uns avec les autres et à nous étonner des guérisons de l’Esprit de Dieu qui fait éclore la richesse des personnalités.

Le secret de cette méthode réside dans une attitude intérieure à cultiver et par laquelle nous pouvons nous écouter, jusqu’à ce qu’une seule question surgisse du silence contemplatif – comme une plume sur la main.

A quoi cela ressemble-t-il ?

Ecoute contemplative en groupe... Photo:©iStock.com/boris64

Ecoute contemplative en groupe…
Photo:©iStock.com/boris64

1. Présentation de sa question au groupe (des personnes avec qui l’on se sent en sécurité). « J’aimerais vous demander de m’aider à explorer ceci ou à discerner ce que Dieu veut pour ceci. » Le modérateur aide à formuler la question de la manière la plus concrète possible, puis il invite le groupe à poser des questions de clarification.

2. Silence et écoute contemplative (6 à 8 minutes). Pendant ce temps de silence, les membres du groupe se concentrent sur leur réaction intérieure la plus forte devant la question posée. Chaque membre du groupe formule une seule question : « Quelle question pourrait aider cette personne ? »

3. Discussion (15 minutes). Le modérateur invite les membres du groupe à poser leur question, les uns après les autres. La personne concernée note ces questions et prête attention à la manière dont elles l’impactent. Elle commence par y répondre. Puis s’ensuit une discussion de groupe – qui continue à être formulée sous la forme de questions pour aider au discernement. Le modérateur veille à ce que la conversation ne glisse pas vers une discussion abstraite et que personne ne donne des conseils.

4. Réflexion. Tous les participants se remémorent la conversation en silence. Ils ont ensuite la possibilité de faire part d’images intérieures, d’émotions ou d’observations.

Il y a un cadeau que nous n’utilisons pas en Église si nous pensons que notre croissance spirituelle est une chose privée ou que nous croyons devoir prendre des décisions importantes seuls avec Dieu. « Cherchez, et vous trouverez… » (Mt 7.7). L’appel est lancé ! La méthode est simple et sans violence. Pourquoi ne pas l’essayer ?

Traduction Elisabeth Baecher

BREXIT, BERGER, BONNES VACANCES

La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union Européenne (Brexit, voir p. 5) frappe les esprits. Quoi que l’on en pense, la possibilité d’un « droit de retrait » de l’Union indique « le caractère volontaire et révocable de la soumission des États au droit de l’Union » (Justine Lacroix). Au regard de l’histoire des nations, les mouvement d’indépendance et les sécessions ont souvent provoqué des guerres civiles. De ce point de vue, le Brexit est préférable et indique en creux l’originalité du projet européen.

Malgré tous les défauts que l’on prête à l’Union européenne (bureaucratie, oligarchie, opacité, Europe-forteresse, manque de vision …) et 71 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle constitue un essai intéressant de cohabitation pacifique des peuples. L’absence de conflits guerriers ne fait peut-être pas rêver, mais a évité bien des cauchemars.

Le populisme que certains dirigeants britanniques ont actionné en faveur de la sortie ne les honore guère, de même que leur manque de sens des responsabilités lorsqu’ils quittent le navire après le résultat du vote. On recherche à travers l’Europe des hommes et des femmes politiques intègres, des « bergers » comme les appelle l’Ancien Testament, qui prennent véritablement soin du « troupeau » (Ez 34).

Dans ce passage, le troupeau n’est pas ménagé non plus, Dieu annonçant un jugement entre « bêtes grasses » et « bêtes maigres ». Rappel de la responsabilité des citoyens, et invitation à pratiquer le partage envers ceux qui ont moins.

Des bergers au Berger, il y a souvent un monde. L’image bucolique de couverture de ce numéro évoque Dieu comme berger ou Jésus-Christ le bon Berger de son peuple, l’Église. Image porteuse même pour les citadins et les accros des écrans ? Les pages « Grand angle » (8-12) proposent une réflexion sur nos images de Dieu… et Dieu.

Peut-être l’image pastorale de couverture invite-t-elle à retrouver les grands espaces de la campagne ou de la forêt, de la montagne ou de la mer, pour y prendre – le temps des vacances – du recul bienvenu et y trouver la Gelassenheit dont nous avons tant besoin (p. 18).

En ce sens, bonnes vacances, et rendez-vous dans deux mois !

Prédication du 03 juillet 2016 | Eric O. | La fin des temps


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