Des médias envahissants : peut-on y faire quelque chose ?

Les médias et les réseaux sociaux exercent aujourd’hui une grande influence sur la vie, le temps et l’attention des individus, menaçant parfois les relations dans la vie réelle. Peut-on y faire quelque chose ? Conseils d’un spécialiste en éducation aux médias.

Une étude¹ indiquait en 2009 déjà qu’un Américain voit ou entend 100 000 mots par jour et consomme 11,8 heures d’informations, soit un total de 34 Go de contenus. Les médias et les réseaux sociaux enrichissent les possibilités de découverte et de communication des usagers, mais ils peuvent aussi disperser leur attention. On a constaté une diminution de la durée d’attention aux contenus : de 12 secondes en 2000 à 8 secondes en 2014, soit moins que celle d’un poisson rouge (9 secondes) !

Combien de temps passe-t-on à consulter les écrans ? Combien de supports différents utilise-t-on ? Peut-on se passer de connexion pendant une ou deux journées, sans signaux négatifs (stress, manque) qui pourraient indiquer une pratique excessive ?

Aux USA, un utilisateur passe en moyenne 1 h 45 sur les réseaux sociaux chaque jour, recherchant les like et autres retours qui font plaisir et renforcent les habitudes. En Suisse, les élèves de 11 à 15 ans passent 4,4 heures chaque jour devant un écran. En France, Ipsos indiquait en 2015 que les enfants de 4 à 14 ans passent 3 heures par jour devant les écrans.

LA RELATION AUX AUTRES REMPLACÉE ?

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« Je te partage ma vie au lieu de la vivre », chante Soprano, qualifiant le téléphone portable de « précieux » et dénonçant la perte d’interactions réelles. Pour le théologien Jean-Claude Larchet, smartphones, réseaux sociaux et jeux vidéo « disloquent la famille, détruisent lʹesprit critique, et asservissent lʹindividu²». A l’opposé, ces mêmes technologies permettent parfois de belles rencontres (divertissement partagé ensemble, découvertes, débats…). Pour vivre un équilibre entre rejet absolu et utilisation trop peu critique des écrans, il est bon de prendre de la distance. « Qui gagne quoi » permet de questionner d’importants enjeux, et la maxime « si c’est gratuit, c’est vous le produit » ouvre à une salutaire réflexion…

LE VIVRE ENSEMBLE MENACÉ ?

Le libre accès à une information de qualité est un fondement de la vie en société démocratique, d’où l’importance de soutenir les médias de service public et de défendre l’indépendance rédactionnelle. Dans le cadre de médias commerciaux, il faut se demander quels retours sont visés et quels moyens sont donnés aux journalistes pour qu’un fait de société soit observé, décrit avec des mots, des images et des sons, puis traduit en une information dont la véracité et les sources devraient être vérifiées avant diffusion.

L’exposition aux écrans peut avoir des effets indirects mais considérables. Par exemple, les programmes violents ne transforment pas leurs usagers en monstres d’incivilités, mais le grand nombre de mauvaises nouvelles diffusées peut accentuer la peur de vivre ensemble. Selon une étude³, les grands consommateurs de télévision estiment le risque d’être victimes de violence physique à 52 %, les téléspectateurs occasionnels l’estiment à 39 %, alors que le risque réel est de 1 % seulement.

POUR MIEUX GÉRER MÉDIAS ET RÉSEAUX SOCIAUX

Comment identifier les pièges et maximiser les apports constructifs des nouvelles technologies de l’information et de la communication ? Prendre du recul, échanger avec d’autres, choisir un cadre, puis l’évaluer après usage. Exemple: la règle des 3 6 9 12 proposée par Serge Tisseron : pas d’écran avant 3 ans, pas de console de jeux avant 6 ans, pas d’Internet avant 9 ans et pas de réseaux sociaux avant 12 ans.

Et (se) poser la « question du bon souvenir » : réfléchir à quelque chose qui a procuré du plaisir… puis considérer que la plupart des bons souvenirs ne sont pas liés à l’usage solitaire d’écrans, mais à quelque chose de vécu, souvent avec d’autres… Un appel à soigner les relations IRL, in real life (dans la vraie vie, non médiatisée).

Notes

www.journaldunet.com

www.rts.ch

maitrechat.com

CHAQUE HUMAIN DANS SA PROPRE BULLE ?

Une étude¹ dans 26 pays en 2016 relève que 51 % des répondants utilisent les réseaux sociaux (Facebook en tête) pour accéder à l’information. Ce ne sont plus des journalistes qui trient ce qui est important pour un certain public : des algorithmes adaptent ce qui est envoyé à chaque usager en fonction de ses intérêts particuliers. Ainsi, les humains se trouvent dans des bulles qui ne laissent passer que des contenus spécifiques, avec l’objectif de plaire à l’usager afin de capter son attention, d’augmenter le temps passé devant les écrans et de maximiser les rentrées publicitaires (on vend de l’audience aux annonceurs). Ce filtrage individualisé risque d’augmenter les clivages, enfermant chacun(e) dans une bulle d’informations qui confirment ses convictions.

Les réseaux sociaux prennent une place croissante dans l’accès à l’information

Pour aller plus loin…

Le blog de Pierre-André Léchot (https://medialogue.online) propose des pistes utiles pour questionner les écrans et leurs contenus. Pierre-André Léchot est disponible pour des actions d’éducation aux médias dans les églises (pierre.andre.lechot@gmail.com).

 

 

 

Dire Dieu : Il est question d’amour

Se plonger dans le regard d’amour de Dieu conduit vers le prochain, en dépassant la peur de paraître vulnérable et avec de la joie au coeur. Réflexion spirituello-missiologique, par Jane Maire.

Avant de considérer le « comment parler de Jésus-Christ ? », et le contenu de ce que nous voulons dire, je propose de commencer avec le « qui est Jésus-Christ pour moi ? » et « qui suis-je, moi ? ». C’est ce que j’ai découvert durant une vingtaine d’années de cheminement avec Jésus. Cela a commencé avec une redécouverte de Jésus au travers des Évangiles. Comment cela ?

GAGNÉS PAR L’AMOUR

De retour en Europe après 15 ans en Afrique, je me suis retrouvée sur un continent très différent de celui que j’avais connu. Peu à peu, un cri du cœur s’est formé en moi : « Seigneur, au secours ! J’aimerais tellement parler de toi aux autres, mais ma bouche reste fermée. » La réponse m’est venue alors que je préparais une étude biblique sur le fils prodigue. Comme c’était mon habitude, j’ai examiné le contexte dans lequel Jésus a raconté cette parabole. J’avais depuis peu commencé à intégrer la méditation imaginative ignacienne¹ et quand je me suis plongée dans la scène qui nous est dépeinte par Luc au début du chapitre 15, je suis restée bouche bée. Jésus était entouré de personnes peu convenables, et pourtant il était à l’aise avec elles. C’était le monde à l’envers ! Je me suis trouvée alors aspirée par le désir de vouloir être comme lui, accueillante envers les gens, au lieu de les juger ou de les fuir.

TRANSFORMÉS PAR L’AMOUR

Photo : www.shutterstock.com

Quand le regard d’amour que Jésus pose sur nous donne envie de le faire connaître, nous ne sommes plus dans le « je devrais », mais dans le « j’aimerais ». Ce changement d’attitude et de regard nous permet de prendre le pas sur la peur et d’oser faire des choses qu’on n’arrivait pas à faire auparavant.

Le regard accueillant de Jésus nous permet de prendre conscience de notre humanité faillible sans crainte. Nous avons tant besoin de nous voir comme Lui nous voit, de nous laisser aimer et accueillir comme nous sommes, tout simplement ; d’expérimenter l’amour de Dieu, Père, Fils et Saint- Esprit, sans conditions. Son regard nous construit, nous permet de nous accepter, de nous aimer et même de rire de nous-mêmes ! Ainsi, nous devenons plus spontanés, de plus en plus à l’aise quand nous sommes pris « en flagrant délit d’humanité » ! Nous osons répondre, par exemple, « je ne sais pas, mais je vais y réfléchir » sans nous sentir mal à l’aise.

PROPULSÉS ET ACCOMPAGNÉS PAR L’AMOUR

Cet accueil de moi-même par Jésus, puis par moi-même, m’a permis de remarquer les gens autour de moi, de les voir vraiment : dans la rue, dans le train, dans le parc, à la plage, à la caisse du supermarché et de les écouter attentivement. J’ai commencé à prendre plaisir à découvrir mes semblables. Au lieu d’être focalisée sur moi-même, mon attention s’est portée sur eux. Je suis descendue de mon piédestal chrétien et j’ai découvert combien nous avons en commun. N’est-ce pas pour cela que Jésus est devenu humain, pour être vraiment comme nous ?

Un jour, après avoir médité sur Jésus, je suis sortie de chez moi pour acheter à manger. J’ai vu une connaissance de l’autre côté du carrefour et une pensée m’a traversé l’esprit : « Va vers elle. » J’ai obéi, et me suis trouvée en face d’une personne en larmes, désespérée. Dès ce moment, sans m’en rendre compte, je suis partie à la découverte d’un chemin d’incarnation, à la suite de Jésus, qui a planté sa tente en plein milieu de notre pétrin. En somme, ce fut une vraie école de faire par amour.

J’ai commencé à prendre conscience aussi que je n’étais pas seule, que le Saint-Esprit était déjà en train de travailler autour de moi, dans mon entourage, mon quotidien, comme Jean nous le rappelle dans son évangile (Jn 16.5-11). Comme coéquipière, j’étais bien plus détendue, et j’ai trouvé cela génial !

« Prenez mon joug sur vous, et vous trouverez le repos, car mon joug est doux et mon fardeau léger », nous dit Jésus. Quelle merveilleuse image que celle de se voir travailler avec lui en tandem win-win [gagnant-gagnant] ! Il fait sa part, moi je fais ce que je comprends être la mienne, et c’est reposant, car c’est lui qui guide et qui porte la responsabilité finale.

QUESTIONS À SE POSER POUR ALLER PLUS LOIN

• Qui est Jésus pour moi ? Qu’est-ce qui me passionne en lui ? Ai-je besoin de le redécouvrir ?

• Est-ce que j’ose suivre la pensée, l’impulsion que je reçois, sachant qu’il est permis de se tromper ? Entamer une conversation avec le voisin de palier, le collègue de travail ; offrir des fleurs de son jardin. Cultiver ainsi l’art de faire des petits pas.

• Est-ce que j’ai l’habitude de revoir mes journées et de m’encourager en regardant ce que j’ai fait ?

• Qu’est-ce que je fais quand je pense avoir fait tout faux ? Débriefer avec le Seigneur et repartir ?

• Qui sont mes connaissances ou amis hors de l’Église ? Quels petits pas pourrais-je faire pour les rejoindre ?

Jane Maire, retraitée de Wycliffe Suisse, Eglise évangélique de l’Abri, La Neuveville (CH)

 

Note

1. Ce qui est au cœur de cette méditation, c’est la rencontre avec le Seigneur au travers d’un texte des évangiles. Grâce « aux yeux de mon imagination », je vais entrer dans le récit en question, contempler le Seigneur en action, en m’ouvrant à lui, et en me laissant rencontrer par lui. Dans un deuxième temps, je discerne l’effet en moi qu’a eu cette rencontre. Pour la pratiquer, voir mon livret, Atelier Saveurs, Section II.

Pour aller plus loin…

Jane Maire, Atelier Saveurs, Communiquer la saveur du Christ, disponible en ligne ici

C’est un rempart que notre Dieu

En cette période de 500e anniversaire de la Réforme, voici un cantique qui fait partie des représentants les plus connus de l’hymnologie protestante.

C’est l’assurance chantée par tout un peuple au psaume 46 qui a servi d’inspiration à Martin Luther pour son célèbre choral. L’intention du réformateur est claire. La communauté des croyants a besoin d’être rassurée : avec l’aide de Dieu, nul doute que le Bien triomphera du Mal.

Les mots « rempart » et « invincible armure » (str. 1) ancrent en Dieu une défense sans faille et une délivrance certaine, quelles que soient la nature et la violence des assauts que pourraient subir les croyants.

Face à la menace, la communauté reconnaît sa faiblesse (str. 2) et confesse l’identité de son défenseur : « C’est Toi, divin Sauveur » (« Jésus-Christ » dans la version originale). Les paroles du choral relient ainsi la puissance du Dieu de l’univers du psaume 46 et l’action libératrice du Christ.

Les forces du mal liguées contre l’Église (str. 3) seraient-elles une allusion aux visions qui tourmentaient parfois Luther ?

Le choral termine par une certitude : un mot du Dieu fort assurera la victoire. Sa grâce est la plus forte, son Royaume est pour les siens.

REPRISES

Malgré son vocabulaire guerrier et un brin désuet pour nos oreilles modernes, la force de ce choral n’est certainement pas étrangère à l’usage qu’en ont fait de nombreux compositeurs, tels Mendelssohn dans sa symphonie n° 5 Réformation ou, plus proche de nous, Marius Constant dans son Éloge de la Folie où cette mélodie, jouée au grand orgue, succède avec puissance aux bruits de bataille. Un message pour notre temps ?

 

 

C’EST UN REMPART QUE NOTRE DIEU

1. C’est un rempart que notre Dieu :

Une invincible armure,

Notre délivrance en tout lieu,

Notre défense sûre.

L’ennemi contre nous

Redouble de courroux,

Vaine colère !

Que pourrait l’adversaire ?

L’Éternel détourne ses coups.

 

2. Seuls, nous bronchons à chaque pas,

Notre force est faiblesse ;

Mais un héros, dans les combats,

Pour nous lutte sans cesse.

Quel est ce défenseur ?

C’est Toi, divin Sauveur !

Dieu des armées,

Tes tribus opprimées

Connaissent leur libérateur.

 

3. Que les démons forgent des fers

Pour accabler l’Église ;

Ta Sion brave les enfers,

Sur le rocher assise.

Constant dans son eff ort,

En vain avec la mort,

Satan conspire ;

Pour saper son empire,

Il suffit d’un mot du Dieu fort.

 

4. Dis-le, ce mot victorieux,

Dans toutes nos détresses ;

Répands sur nous du haut des cieux

Tes divines largesses.

Qu’on nous ôte nos biens,

Qu’on serre nos liens,

Que nous importe !

Ta grâce est la plus forte

Et ton royaume est pour les tiens.

PAROLES ET MUSIQUE : MARTIN LUTHER,

TRADUCTION DE A. H. L. LUTTEROTH (1845)

 

Pour aller plus loin…

• Partition : Alléluia 37-01 ou JEM 86

Version audio (interprétation du Jurassic Praise Band)

• Félix Mendelssohn-Bartholdy, Symphonie No 5 Réformation (1829-30) Le choral est annoncé par la flûte au 4e mouvement.

• Marius Constant, Éloge de la Folie  (1966) L’orgue s’impose vers 30:45.

500 ans après

Si vous lisez cet éditorial le 31 octobre 2017, sachez que c’est le jour anniversaire de la publication des 95 thèses de Martin Luther, événement déclencheur des Réformes protestantes, 500 ans après !

Sans Luther, son oeuvre et ses conséquences, vous et moi serions peut-être catholiques romains ou agnostiques aujourd’hui. Sans Luther, vous ne seriez pas en train de lire le mensuel des Églises mennonites de France, qui n’existeraient pas ! Chrétiens protestants et évangéliques aujourd’hui, nous dépendons historiquement de l’événement Luther. C’est l’une des raisons de s’intéresser à cet héritage, à l’occasion des 500 ans des Réformes. Nous l’avons fait en y consacrant quelques pages dans Christ Seul en 2016 et en mars 2017, ainsi que par des articles sur le blog des Éditions Mennonites portant sur les réformes à envisager aujourd’hui.

Réformes au pluriel, car comme l’ont montré les historiens ces dernières décennies, ce développement au 16e siècle a été multiple : réforme luthérienne, réforme radicale (anabaptiste), réforme calviniste, réforme anglicane, réforme catholique (ou Contre-Réforme).

2017 marque donc le 500e anniversaire de la Réforme luthérienne et des réformes qui ont suivi. La Conférence Mennonite Mondiale a mis en place une décennie d’événements, de 2017 à 2027, appelée Renouveau 2027, pour commémorer les 500 ans du mouvement anabaptiste. Se souvenir est capital, mais bien se souvenir aussi !

En ce sens, il est heureux que des commémorations actuelles prennent en compte la diversité des réformes protestantes et la présence des autres Églises aujourd’hui. Se souvenir ensemble, avec les catholiques par exemple, ne signifie pas gommer les divergences séparatrices subsistantes. Mais c’est favoriser un climat qui permet d’en parler et, dans la mesure du possible et du souhaitable, d’avancer ensemble. Vers 500 nouvelles années ?

Journée de sensibilisation à l’accompagnement

« Grandir ensemble dans la foi » : c’est l’intitulé d’une journée de sensibilisation à l’accompagnement proposée le 2 décembre 2017 à l’église mennonite de Colmar-Ingersheim.

Sur le même modèle que d’autres journées de sensibilisation (à la mission et à l’implantation d’Eglises, aux ministères…), cette journée a pour but de découvrir comment l’Eglise peut accompagner le processus de devenir disciple du Christ.

Au programme : Comment former des disciples ? S’accompagner les uns les autres ? Quelles sont les formes possibles ? Par exemple : accompagnement pastoral, accompagnement spirituel, mentoring, coaching, relation d’aide, groupe de croissance…

Il y aura plusieurs intervenants, dont Alain Stamp et Marie-Noëlle Yoder, et la journée s’adresse aux anciens, prédicateurs et diacres, responsables de groupes de jeunes et toute personne intéressée par l’accompagnement d’autres personnes.

Cette journée est organisée par l’Association des Eglises évangéliques mennonites de France, le Comité de Mission Mennonite Français et le CeFor Bienenberg.

Plus d’infos sur le flyer.

500 ans des réformes – Femmes et hommes ensemble au service

Neuvième article de cette série, par Marianne Goldschmidt, qui plaide pour une juste place faite aux femmes et aux hommes dans l’Eglise !

Dans le contexte des 500 ans des Réformes au 16e siècle, nous continuons à rêver aux évolutions dont auraient besoin nos Eglises. Sans conteste, nous pouvons reconnaître que, au cours de l’histoire de ces années, d’une manière très variable selon les milieux d’Eglise, un certain féminisme a trouvé sa place dans les communautés de foi en Jésus-Christ. Comment en assurer un juste bénéfice pour tous si nous ne voulons pas que ce soit aux dépens de nos frères ? Comment avancer ensemble hommes et femmes dans la vie de nos Eglises qui cherchent à être témoins de Jésus ?

Certains considèrent que parler de féminisme religieux est antinomique. Par définition, les religions monothéistes ont favorisé le pouvoir des hommes et leur domination sur les femmes. Non pas que la loi ou les textes religieux soient misogynes à la base – plus d’une femme, sans qu’elle soit féministe affichée, y trouve une source de libération et de réconfort. Liliane Vana[1], talmudiste et philologue, spécialiste de la Halakha, la Loi juive, est fascinée par les textes de la Tora tout en déplorant que cette Loi n’est pas appliquée.

Nous pouvons pourtant reconnaître, comme Michel Rocard cité par Irène Frachon : « Le protestantisme m’est souvent apparu comme l’une des religions les moins coupables dans l’asservissement des hommes et notamment, critère majeur, des femmes.[2] »

Qu’en est-il dans nos Eglises mennonites ?

Nous avons sans conteste vécu une évolution dans l’accueil des femmes dans la vie de l’Eglise au niveau de tous les ministères. Des femmes, épouses, célibataires, mères de famille, grand-mères, occupent des postes de pasteur, d’enseignant, d’animatrice jeunesse, de pasteur itinérant, ce qui laisse penser qu’il y a de l’intentionnalité et de la créativité pour adapter un poste aux compétences et à l’appel de la concernée. Une belle évolution pour les femmes de ma génération qui ont vu nos chemins diverger avec ceux de nos collègues responsables de groupes de jeunes : pour eux, la destinée était toute tracée pour la fonction d’anciens, pour nous il fallait que nous fassions nos preuves… Nous avons écouté les textes bibliques, sans doute subi aussi les influences culturelles ambiantes plutôt encourageantes dans ce sens, nous avons reçu l’aval de nos frères pour nous essayer dans différents domaines.

Cela ne s’est pas fait sans heurt ni sans douleur. Le chemin ouvert par nos soeurs pionnières dans le ministère d’enseignantes au Bienenberg, entre autres, est source d’inspiration et de gratitude.

Même si nous percevons dans certaines Eglises le souci de ne pas donner dans l’air du temps avec le développement des ministères féminins, dans l’ensemble nous bénéficions d’un vent favorable, le souffle de l’Esprit, pour nous mettre au travail et au service.

Il paraît qu’il nous faut encore travailler à l’estime de nous, au manque de confiance qui nous caractérise et qui complique parfois la collaboration avec nos collègues au masculin. D’ailleurs, est-ce que nous nous sommes inquiétées au passage de ce que devenaient nos frères dans tous ces processus de changement ? On peut entendre, pas uniquement du cercle des hommes, quelque regret concernant l’encadrement exclusif de certains cultes par une équipe de femmes, la féminisation de nos liturgies, l’hyperémotivité de nos chants… Certain(e)s s’inquiètent : où sont les hommes ?

Où sont les hommes ?

Vraies ou fausses inquiétudes, au sein de nos Eglises, nous ne voulons laisser personne sur le carreau, et notre mission dans l’Eglise est d’avancer ensemble hommes et femmes, égaux devant Dieu, appelés les uns les autres à la suite de Jésus-Christ. Cette prise en compte réciproque n’est pas dans l’air du temps : la voix de l’avocate Mary Plard, qui plaide pour les pères en détresse avec son ouvrage « Paternités imposées : un sujet tabou »[3], semble crier dans le désert. Comment pouvons-nous unir nos efforts pour que le respect de l’homme et de la femme soit actualisé dans nos relations ? Pour que nous ne déclinions pas seulement nos relations sur le mode de la domination ou de la séduction ? Pour que la libération des unes ne cloue pas le bec aux autres ? Et que la reprise en mains des uns n’exclut pas à nouveau les autres ? Essayons quelques pistes.

 

Femmes et hommes ensemble

1.      En tant qu’êtres sexués, nous avons besoin les uns des autres. Un des effets recherchés par les théoriciens du genre est de pouvoir choisir son sexe, voire ses sexualités successives. Serait-ce une manière de rechercher   l’autosuffisance, de concentrer en soi la plénitude ? L’idéal dont les médias veulent nous faire rêver, c’est l’unisexe, l’androgyne, voire le transgenre qui embrasse en fait tous les possibles. Nous voulons réaffirmer notre interdépendance, notre besoin les uns des autres en tant qu’êtres limités marqués par la finitude. Le Seigneur qui nous a créés homme et femme à son image, souhaite pour nous cette perspective d’échanges relationnels que Jésus a vécus sur terre avec son Père.

2.      Valorisons les différences comme un lieu d’apprentissage et de régal, plutôt que de crispations, de compétitions et de rivalités. Comme le dit Valérie Duval Poujol[4] : « La place faite aux femmes de notre société est en réalité un marqueur de la capacité d’un système à faire de la place à « l’autre » différent de moi. » Nos rencontres, nos réflexions, nos ministères gagnent en richesse, en saveurs, en joie avec nos diversités conjuguées. Des rencontres en vérité nous libèrent de stéréotypes de genres qui sclérosent nos échanges. Une femme a le droit de raisonner sans qu’on s’en émerveille et un homme peut prêter attention à son apparence sans qu’on s’en offusque…

3.      Evitons d’attribuer un genre aux valeurs : la douceur, la générosité, l’écoute seraient des qualités féminines et la force, la violence, l’affirmation de soi seraient purement masculines et à fuir… Ensemble hommes et femmes avons à découvrir comment incarner les fruits de l’Esprit. Que dans nos Eglises, la tendresse au masculin puisse être accueillie et la présidence au féminin appréciée. Les études sur le masculin et le féminin témoignent d’une grande diversité possible dans l’expression de mêmes sentiments et compétences. Sous un regard bienveillant, nous réalisons que nous sommes ciselés de traits au féminin et au masculin.

4.      Notre mission à tous, hommes et femmes est de transmettre la vie, d’en faire surgir les formes nouvelles, d’inventer des réponses inédites aux défis de notre temps. Si les femmes détiennent le pouvoir de la transmission de la vie d’un être humain (et pour beaucoup le machisme serait une réponse à cette injustice de base !), elles font bien de se rappeler que leur rôle n’est pas exclusif dans cette histoire et pas seulement à ses débuts ! Quoi que revendiquent les appels pour une évolution des lois sur la bioéthique, il nous faut être ensemble homme et femme pour procréer ! La participation de l’homme peut s’avérer très congrue dans l’histoire d’en enfant à naître, mais ce qui est fragile nécessite notre attention toute particulière. Comme pour la parole qui se donne parfois dans un souffle fragile, sachons reconnaître la réciprocité. Sachons prendre soin de ce qui nécessite notre collaboration à nous hommes et femmes pour vivre et s’épanouir.

Si, durant les dernières années, nos Eglises ont été un lieu de libération pour les femmes, restons vigilants : telle la Parole de Dieu dans un monde hostile, nos différences entre hommes et femmes sont devenues ténues et fragiles. Nous voulons continuer à inclure hommes et femmes dans le grand projet de Dieu pour que nous vivions de cette parole fondatrice : « Dieu créa les humains à son image : il les créa à l’image de Dieu ; homme et femme il les créa. » (Ge 1.27). Et en réponse à l’appel de Jésus, nous voulons, hommes et femmes, faire connaître la vie éternelle.

Marianne Goldschmidt, Eglise de Saint-Genis/Bellegarde

 

Notes
[1] Le Monde des religions, Ces femmes qui bousculent les religions, n° 84, juillet-août 2017, p. 46.
[2] Hebdomadaire Réforme, n° 3687 du 5 janvier 2017.
[3] Mary Plard, Paternités imposées :  un sujet tabou, Les liens qui libèrent, 2013.
[4] Hebdomadaire Réforme, n° 3687 du 5 janvier 2017.

Les mennonites de la République Démocratique du Congo dans la tourmente

Photo: Joseph Nkongolo – Des familles déplacées expriment leurs besoins lors de la visite d’une équipe chargée de l’évaluation de la situation
 

Des douzaines de mennonites congolais ont été tués, des centaines de leurs maisons brûlées et des milliers d’entre eux ont fui : la violence ravage la région du Kasaï, où l’Eglise mennonite de la République démocratique du Congo est née.

Une réponse commune anabaptiste, conçue et déployée par les comités de secours des mennonites et Frères mennonites congolais, a pour but de venir en aide aux quelques 1,4 millions de personnes (dont environ 850 000 enfants) déplacées par les conflits armés dans la région du Kasaï. Le Mennonite Central Committee (MCC) coordonne les organisations anabaptistes basées en Amérique du Nord et les contributions des communautés anabaptistes internationales.

Les responsables de l’Eglise congolaise ont signalé 36 décès mennonites, 12 écoles chrétiennes détruites ou attaquées, 16 églises détruites ou attaquées et 342 maisons détruites. Ces chiffres sont susceptibles d’augmenter dans les prochains jours.

Par le biais d’un traducteur sur Skype, le pasteur Adolphe Komuesa Kalunga, président de la Communauté Mennonite au Congo, a déclaré qu’il est difficile pour les responsables d’Eglise de communiquer avec leurs membres, car beaucoup se cachent dans les forêts. Komuesa est également membre élu du gouvernement national du président Joseph Kabila.

La violence commença en 2016 avec des tensions entre le gouvernement et Kamuina Nsapu, nom tribal d’un chef de la ville de Tshimbulu, dans une région prétendument opposée au gouvernement. Ignoré par le gouvernement de Kabila, le chef forma une milice rebelle qui détruisit un poste des autorités locales. En réponse, les forces gouvernementales le tuèrent et refusèrent de renvoyer son corps à sa famille.

Alimentée par des ressentiments suite à la répartition inégale des richesses, la privation de droits et l’adhésion à une divinité rendant les combattants invincibles selon les chefs rebelles, la milice, nommée Kamuina Nsapu en mémoire de son fondateur, se renforça.

Les forces gouvernementales auraient alors répondu en tuant aveuglément, porte à porte, dans les zones associées aux rebelles. Au printemps, alors que les hostilités battaient leur plein, une seconde milice connue pour sa brutalité – Bana Mura – se forma avec la participation d’agents du gouvernement, selon l’ONU. Une grande partie de la violence se découpe selon des divisions ethniques, des atrocités sont commises de tous les côtés. Des villages entiers sont détruits sur la base de leur ethnicité, faisant plus de 3 000 morts.

 

Témoignages de violence

Une équipe mennonite d’évaluation composée de membres d’Eglises congolaises a entendu des histoires de mutilations, de décapitations et de violence sexuelle. L’équipe a rencontré plusieurs survivants, dont des mennonites, à Tshikapa et à Kikwit.

Rod Hollinger-Janzen, coordonnateur exécutif de la Mission inter-mennonite africaine (AIMM) établie dans la région depuis 1912, a visité le Congo en juillet 2017. Il a parlé avec Joseph Nkongolo, membre de l’équipe d’évaluation. Nkongolo raconte l’histoire d’une mère qui a remis son nouveau-né à sa fille de six ans avant d’être tuée avec son mari. Les rebelles ont ensuite laissé partir la fille avec le bébé.

Une autre femme a été témoin de la décapitation de son mari et a ensuite été obligée d’amener sa tête à un autel utilisé par les tueurs. Des enfants ont vu leurs parents tués à coup de machettes.

Hollinger-Janzen admire profondément la force des membres de l’équipe d’évaluation. « Ils portent les souffrances de tant de gens. »

Plus tôt cet été 2017, Hollinger-Janzen a appris par un email d’Adolphine Tshiama, présidente de l’organisation féminine de la Communauté mennonite au Congo, que son frère et plusieurs membres de sa famille avaient été tués par la milice Bana Mura au cours de deux attaques. Le 6 août, sa belle-sœur, sa nièce et trois enfants de sa nièce, tous tenus pour morts, sont miraculeusement réapparus après s’être cachés dans la forêt pendant près de trois mois.

 

Quand la richesse devient malédiction

L’histoire du Congo est teintée de violence et d’exploitation. Deuxième plus grand pays d’Afrique, le Congo accède en 1960 à l’indépendance du contrôle oppressif de la Belgique. Quatre ans plus tard, Mobutu Sese Seku s’empare du pouvoir par un coup d’Etat, 32 années notoirement impitoyables au pouvoir s’en suivent. Grâce à l’importante richesse minérale du pays, il aurait détourné des milliards de dollars tout en profitant du soutien américain.

En 1994, suite au génocide orchestré par les Hutus dans le Rwanda voisin, Mobutu fait alliance avec les Hutus qui se réfugient au Congo et cherchent à y attaquer les Tutsis. Cela donne naissance à une guerre qui a coûté la vie à 5 millions de personnes. En 1997, Mobutu est remplacé par Laurent-Désiré Kabila, dont le fils, Joseph, est président aujourd’hui.

Bien que la Constitution exige que le jeune Kabila démissionne à la fin de son deuxième mandat de huit ans en 2016, il retarde l’élection en stipulant que le gouvernement n’a pas les moyens de mettre en place le processus électoral.

Selon le journal The Guardian, les sondages indiquent que Kabila perdrait largement si les élections se tenaient aujourd’hui. Sa famille et lui contrôlent, selon les enquêtes, un vaste réseau d’intérêts commerciaux dans le pays, contribuant à la violence et à l’instabilité. Malgré de vastes ressources minérales, le Congo est classé 176ième sur 188 pays selon l’indicateur de développement humain des Nations Unies.

Certains suggèrent que le meurtre de Kamuina Nsapu aurait été orchestré pour créer un chaos qui détournerait l’attention des élections retardées.

 

Mennonites au cœur de la violence

Le Congo abrite plus de 235 000 mennonites, répartis en trois conférences : la Communauté mennonite du Congo, la Communauté des Frères mennonites du Congo et la Communauté évangélique mennonite du Congo, faisant ainsi du Congo, le quatrième pays ayant le plus d’anabaptistes au monde, après les États-Unis, l’Éthiopie et l’Inde.

Des dizaines d’Eglises mennonites se trouvent dans la zone de conflit du Kasaï. La Communauté mennonite du Congo – la principale dénomination anabaptiste représentée dans la région du Kasaï – fait état de 19 districts, avec chacun cinq à huit Eglises, directement touchés par la violence.

Les mennonites hors des zones de conflit s’activent pour répondre aux besoins. Les familles, souvent elle-même démunies, accueillent des personnes déplacées, et les Eglises partagent ce qu’elles ont. La réponse commune des organisations anabaptistes internationales renforcera ces efforts locaux, en particulier autour de Kikwit et Tshikapa, les régions accueillant le plus grand afflux de personnes déplacées.

Bruce Guenther, responsable des réponses en situation d’urgence à MCC, a déclaré qu’il est « alarmant » de voir combien peu d’organismes d’aide sont impliqués dans la région du Kasaï. Les anabaptistes nord-américains agissent « dans l’urgence mais avec précaution », en collaboration avec de nombreuses organisations et Eglises sur le terrain dans les zones touchées. Guenther explique que la réponse anabaptiste cherche à « accompagner l’Eglise locale à répondre comme bon lui semble ».

Komuesa estime que les cinq besoins prioritaires à ce stade sont la nourriture, les soins de santé, l’hébergement (en particulier lorsque la saison des pluies approche), la scolarisation et la réconciliation. Alors que certaines sources indiquent que ce conflit ethnique a mis à l’épreuve l’unité au sein de l’Église mennonite, Komuesa déclare que l’harmonie prédomine encore.

« Nous devons aller vers les gens et leur partager la paix et la réconciliation que nous avons. »

Komuesa a déclaré que les tensions diminuent progressivement. En tant que pasteur et fonctionnaire du gouvernement, son message aux milices est de cesser d’utiliser la violence. Le rôle du gouvernement est de protéger la population et de restaurer la sécurité, dit-il.

Mulanda Jimmy Juma, représentant du MCC au Congo, explique par téléphone que la réconciliation commence avec l’aide humanitaire. L’objectif est d’amener les gens de différents groupes ethniques à travailler côte à côte pour fournir de l’aide aux bénéficiaires sans tenir compte des antécédents. Doté d’une expérience considérable sur la consolidation de la paix dans plusieurs régions d’Afrique, Juma parle également de l’intérêt de rapprocher les enfants de différents groupes, notamment car lorsque les parents voient leurs enfants jouer ensemble, cela contribue à changer leur point de vue.

 

Appel à la prière

Hollinger-Janzen souligne le stress que vivent de nombreux Congolais ; la plupart des gens ont du mal à fournir à leurs familles ne serait-ce qu’un repas par jour. Ajoutez à cela, dit-il, un héritage d’oppressions coloniales, d’interférences occidentales et d’un système étatique corrompu qui n’a jamais fonctionné pour les gens. Enfin, ajoutez-y une étincelle de violence.

« J’essaie d’y réfléchir et d’imaginer ce que c’est. Je veux croire que le Dieu que nous adorons peut venir à n’importe qui dans n’importe quelle situation… que d’une manière ou d’une autre, l’amour de Dieu peut être communiqué peu importe les circonstances ».

Il encourage les gens à soutenir la réponse anabaptiste commune au Congo. « C’est le moment de répondre. C’est ce à quoi Jésus nous appelle. »

Comme Juma et Komuesa, il rappelle que la prière doit être notre première réponse. « Faisons preuve de davantage de compassion ! Et quand nous ne savons pas que prier, l’Esprit prie en nous. »

 

Article paru sur https://www.mennonitemission.net/news/Mennonites-in-middle-of-Congo-crisis – Traduction : Améline Nussbaumer

Les baptistes organisent un colloque « Acteurs de réconciliation – Porteurs de shalom »

Ce colloque « Acteurs de réconciliation – Porteurs de shalom » aura lieu le samedi 14 octobre 2017 à la Maison du protestantisme à Paris. Au programme, des apports théologiques, des témoignages de terrain, la rencontre avec des acteurs de la société civile, etc.

Parmi les intervenants : José Dias, pasteur et directeur du département Formation de la Fédération des Eglises évangéliques baptistes de France, Christophe Hahling, pasteur et président de l’ABEJ fédération nationale, Luc Maroni, élu local, etc.

La journée est organisée par l’ABEJ fédération nationale et par le département Formation de la Fédération baptiste.

Le flyer est disponible ici

«Car ils ne savent pas ce qu’ils font» : le mécanisme du bouc émissaire

Dans un groupe ou une société, il est utile de comprendre comment se fabrique un bouc émissaire, phénomène qui peut aussi se produire dans les Eglises… éclairage par un spécialiste en approche systémique de la famille, en médiation et en transformation des conflits.

Le nouveau pasteur était là depuis début juin, et les plaintes avaient immédiatement commencé à se propager. « Il s’est installé dans l’Eglise comme un roi dans son château ! » En tant que nouveau pasteur, il voulait apprendre à connaître les membres de l’Eglise ; il mit donc l’accent sur les visites pendant ses premières semaines. Les râleurs dirent : « Il n’est jamais disponible au bureau ! » Il commença donc à passer plus de temps dans son bureau et les critiques arrivèrent : « Il ne fait pas assez de visites ! »

Au cours de ces premières semaines depuis l’arrivée du pasteur, la secrétaire de l’Eglise, qui voulait tout contrôler, s’agaça que le nouveau pasteur ne l’écoute pas vraiment quand elle insistait pour qu’il fasse comme le pasteur précédent ; elle démissionna. Les accusations fusèrent dans l’Eglise : « Il a renvoyé notre secrétaire bien-aimée ! » En réalité, elle avait démissionné dans un accès de colère, même après qu’il l’eut encouragée à rester pour qu’ils trouvent le moyen de travailler ensemble à des solutions.

Au cœur de ce conflit grandissant, une tragédie personnelle frappa le pasteur. Son neveu fut tué dans un accident. Après qu’il eut partagé sa peine avec les membres de l’Eglise, se demandant comment Dieu pouvait permettre que cela arrive à un enfant innocent de 10 ans, les critiques en coulisse incluaient des commentaires comme : « Comment ose-t-il remettre en question la volonté de Dieu ? »

Quand le pasteur et sa femme allèrent visiter sa sœur en deuil dans un état voisin, ils eurent un accident qui détruisit leur voiture. Plus tard, la femme du pasteur confia : « Heureusement, Dieu nous a épargnés ; mais à notre retour, c’était comme si certains membres auraient préféré que nous ne revenions pas. Mon mari a été mis à l’écart d’une réunion du conseil d’Eglise ; il a été dénigré en public par l’ancienne secrétaire de l’Eglise ; c’était le début d’un processus au cours duquel nous avons été sans cesse surveillés par les anciens et les autres. » Rapidement, une pétition fut lancée pour voter le licenciement du pasteur en assemblée générale.

L’ANXIÉTÉ DANS UN GROUPE

Il n’est pas rare de faire des pasteurs, ou d’autres responsables, des boucs émissaires. La pensée systémique familiale nous dit que l’anxiété au sein d’un système, que ce soit une famille, une Eglise ou une autre organisation, se concentrera de manière prioritaire, soit sur la personne en position de responsabilité principale, soit sur quelqu’un en position de vulnérabilité. Quand c’est la même personne – qui a une responsabilité importante, et qui traverse aussi une période de vulnérabilité dans sa vie –, les attaques peuvent devenir brutales.

Dans le cas de notre pasteur, on attendrait de la communauté qu’elle se rassemble pour le soutenir après la mort d’un jeune membre de sa famille, décès suivi d’un grave accident de voiture. Alors, pourquoi a-t-elle fait le contraire ?

Une des idées centrales de la systémique familiale est que nous avons davantage en commun avec les formes de vie inférieures que nous ne voulons le reconnaître. Lequel des zèbres est attaqué par les lions dans la jungle ? C’est souvent celui qui boîte ou un jeune poulain ; ceux qui sont vulnérables deviennent la proie du lion. C’est malheureux, mais nous, les humains, nous faisons exactement la même chose.

Pour comprendre comment les Eglises peuvent contribuer à créer des boucs émissaires comme dans l’histoire du nouveau pasteur (ci-dessus), nous devons comprendre ce qu’est l’anxiété et comment elle agit sur les systèmes de relations humaines. La définition de l’anxiété en systémique est « la réaction émotionnelle à une menace réelle ou imaginée ». La réaction à une menace réelle est nommée « anxiété aiguë » et la réponse à une menace imaginée est appelée « anxiété chronique ».

L’anxiété aiguë est liée à des facteurs de stress immédiats qui peuvent arriver dans un système relationnel. Il peut y avoir un début de réaction dans les relations lors de périodes d’anxiété aiguë. Cependant, le plus souvent, les gens répondent à des moments d’anxiété aiguë de façon à dissiper l’anxiété et à restaurer l’équilibre dans le système relationnel.

Quand des moments d’anxiété aiguë ne sont pas abordés correctement, l’anxiété se cache, en laissant un résidu d’anxiété chronique dans le système. L’anxiété chronique n’est pas visible immédiatement, mais elle est toujours présente.

Quand un autre incident amène de l’anxiété aiguë, même s’il est mineur, la réaction émotionnelle à cet incident peut dépasser les bornes. Quand on observe une réaction disproportionnée à un incident d’anxiété aiguë, c’est l’indication claire que la réaction est alimentée par la mémoire émotionnelle des incidents d’anxiété aiguë passés qui n’ont pas été résolus. De fait, l’anxiété chronique a généralement des racines profondes dans l’histoire d’un système relationnel.

Dans notre étude de cas, la place manque pour évoquer toutes les sources d’anxiété chronique au sein de cette assemblée. Il suffira de dire qu’en examinant l’histoire de cette Eglise, il était facile de retrouver une foule de moments d’anxiété aiguë non résolus, y compris : une scission d’Eglise au début de son histoire, qui a conduit à la fondation de l’Eglise actuelle ; les démissions forcées de plusieurs pasteurs précédents qui n’arrivaient pas à la cheville d’un « pasteur bien aimé » de jadis ; et un certain nombre de secrets malsains dans le « système congrégationnel », y compris un incident enfoui d’inconduite sexuelle de l’un des responsables, ainsi que de nombreux autres conflits non résolus par le passé.

PROJECTION FAMILIALE

La théorie systémique familiale s’intéresse particulièrement au potentiel de désignation de bouc émissaire dans le contexte appelé « le système émotionnel de la famille nucléaire ». Le docteur Murray Bowen, fondateur de la théorie systémique familiale, note qu’une famille nucléaire exprime l’anxiété par quatre mécanismes de base : 1. conflit dans le mariage ; 2. distance dans le mariage ; 3. dysfonction d’un des époux ; 4. maladie d’un ou de plusieurs enfants. Ce dernier mécanisme est celui que le Dr Bowen a développé dans un concept séparé qu’il a appelé le processus de « projection familiale ».

Le concept de projection familiale décrit la dynamique émotionnelle en jeu où un ou plusieurs enfants deviennent le point focal de l’anxiété dans le système. L’enfant peut alors, d’une certaine façon, absorber l’anxiété inhérente à la famille nucléaire – ainsi que l’anxiété chronique dans la famille multigénérationnelle. En résultat, l’enfant se distingue du reste de la famille par un niveau de maturité plus bas que les autres enfants, des problèmes de dépendance tout au long de sa vie ou l’incapacité de diriger sa propre vie, parmi d’autres symptômes potentiels.

Le Dr Bowen a précisé qu’il n’aimait pas le terme « bouc émissaire », parce qu’il implique que les autres sont conscients de faire quelque chose de mal à une victime. En fait, ce processus est involontaire dans la mesure où il n’est pas mené de façon consciente. De plus, la systémique nous aide à comprendre que tout comportement est réciproque. Dans le cas d’une famille, les deux parents ainsi que l’enfant sur qui s’est dirigé le processus de projection jouent un rôle dans ce processus.

Dans le cas d’une Eglise où un pasteur ou un autre responsable devient le point focal de l’anxiété au sein du « système congrégationnel », le pasteur joue son rôle également dans le processus de projection. Quand certains se montrent injustes envers un pasteur, la façon dont le pasteur répond à ces incidents peut alimenter encore davantage l’anxiété, ou, potentiellement, aider à l’apaiser. Dans la démarche systémique, les comportements sont toujours considérés comme réciproques.

SACRIFICE ET BOUC ÉMISSAIRE

Le travail de René Girard nous donne une autre perspective sur le mécanisme du bouc émissaire. Critique littéraire, anthropologue et ethnologue, Girard a étudié les mythes et les fables de nombreuses cultures anciennes et tribales. Il a développé une théorie générale de la culture humaine qui se penche sur l’interrelation entre la violence et la religion dans ces sociétés.

Le schéma qu’il observa au travers d’innombrables cultures montre que les êtres humains ont tendance à projeter leurs anxiétés sur leurs adversaires, ce qui mène à la violence. Ces relations adverses sont engendrées par la rivalité, dont Girard indique qu’elle est reliée à ce qu’il appelle « la structure mimétique du désir humain ».

En effet, les humains ont tendance à désirer ce que l’autre a, ce qui conduit à la rivalité et, ultimement, à la violence. Cette violence peut devenir contagieuse et se répandre à travers une communauté entière

Dans les sociétés primitives, Girard a noté que se développait la pratique du sacrifice rituel, par lequel la violence de la communauté était projetée sur une victime de substitution – un individu ou un groupe vulnérables, sans partisans pour les venger et continuer le cycle de la violence. Une fois le bouc émissaire éliminé ou exclu, la paix pouvait enfin être retrouvée.

Girard a fait l’hypothèse que, dans les sociétés les plus primitives, la croyance suivante a pu se développer : le bouc émissaire, d’abord vu comme la cause de la violence, pouvait ensuite être vu comme une sorte d’être différent, puisque la paix s’était établie après son élimination. Selon Girard, cela a pu conduire à la naissance de dieux dans les sociétés primitives.

Il s’agit là d’une présentation très simplifiée de la théorie girardienne ; de nombreux autres éléments de sa théorie devraient être donnés pour permettre de mieux la comprendre. Cependant, une grande partie de ce que Girard explique dans le processus du bouc émissaire rejoint la dynamique de la projection familiale décrite par Bowen. De plus, les éléments spécifiques du processus du bouc émissaire décrits par Girard peuvent aussi être comparés à la dynamique qui apparaît au sein des conflits d’Eglise intenses.

Après avoir étudié les différents mythes des cultures anciennes et tribales, Girard a découvert comment les Écritures hébraïques indiquent une issue complètement différente. En effet, Girard a remarqué que l’Ancien Testament donne les premiers exemples de l’Histoire où Dieu s’identifie aux victimes. On pourrait citer de nombreuses histoires de l’Ancien Testament où cela se vérifie, par exemple dans l’histoire de Joseph où l’on peut retracer toute la dynamique en jeu dans le mécanisme du bouc émissaire, tel que l’a décrit René Girard.

Puis Girard s’est penché sur le Nouveau Testament où il a observé que Christ, à travers sa crucifixion et sa résurrection, expose la fausse nature des mécanismes de bouc émissaire. Il a remarqué que la passion du Christ fournit l’exemple clair d’un abus de justice par les pouvoirs en place qui tuent une victime innocente. Selon Girard, par extension, la résurrection restaure toutes les victimes de ce mécanisme.

LE DERNIER SACRIFICE

Parce que Christ triomphe des mécanismes de bouc émissaire, les chrétiens n’ont plus besoin de suivre la foule qui croit à la culpabilité absolue de la victime. Les disciples de Jésus, en étant témoins de la résurrection, ont été capables de se séparer de la violence collective de la foule. Comme eux, les disciples du Christ aujourd’hui sont appelés à se détacher de l’hystérie collective et de la recherche du bouc émissaire qui peuvent conduire une nation à partir en guerre. Ainsi, la passion et la résurrection du Christ brisent le mythe de la violence rédemptrice.

Cependant, il est difficile de résister au pouvoir du désir mimétique et à sa nature contagieuse. Pilate tenta de résister à la foule quand il a dit : « Je ne trouve aucun crime en lui. » (Jn 18.38). Bien que le pouvoir politique souverain ait été de son côté, la foule, une fois mobilisée, détenait le pouvoir absolu, en criant : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! » (Jn 19.6)

Même les disciples du Christ sont restés sans voix devant la foule. Pierre s’est laissé aller à la contagion mimétique quand il a renié Jésus, en disant : « Femme, je ne le connais pas. » (Lc 22.57)

Pour que le processus du bouc émissaire se renforce, Girard précise qu’un responsable important doit y adhérer. Dans le cas de Jésus, c’est le souverain sacrificateur Caïphe, qui s’est joint au processus, quand il a dit : « Il est dans votre intérêt qu’un seul homme meure […] et que la nation entière ne périsse pas. » (Jn 11.50)

On entend souvent des déclarations similaires dans les Eglises quand le processus du bouc émissaire prend le dessus : « Il vaut mieux que le pasteur parte, que de voir l’Eglise détruite. » Un responsable important qui pourrait faire cette déclaration – et, ce faisant, consolider le processus du bouc émissaire – pourrait être un patriarche ou une matriarche de l’Eglise, ou un autre individu clé.

Quand les mécanismes de boucs émissaires prennent le pouvoir, il faut se souvenir de la réponse de Jésus : « Père, pardonne-leur ; car ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23.34). Le pardon brise le cycle de la violence mimétique.

LE PARDON COMME REMÈDE À LA VIOLENCE MIMÉTIQUE

Les responsables qui deviennent boucs émissaires dans l’Eglise sont appelés à suivre l’exemple du Christ et à pardonner. Cependant, il ne suffit pas de dire légèrement : « Je pardonne ». Le vrai pardon vient dans un contexte de réconciliation où toutes les parties sont mises au défi de s’examiner sérieusement, pour reconnaître le rôle qu’elles ont joué quand l’anxiété a pris le contrôle et que le conflit est devenu ingérable. C’est ainsi qu’elles peuvent s’engager dans une confession mutuelle pour faire advenir la guérison.

En effet, Jésus nous appelle à nous éloigner des rivalités mimétiques et nous invite à porter notre croix à sa suite. Ses enseignements sur l’amour de l’ennemi et la non-résistance au mal sont le développement de la nouvelle mimesis (imitation) :

« Ayez en vous les sentiments qui étaient en Jésus-Christ. » (Ph 2.5)
« Injuriés, nous bénissons ; persécutés, nous supportons ; calomniés, nous parlons avec bonté. » (1 Co 4.12)
« Pardonnez-vous les uns aux autres. De même que le Christ vous a pardonné, pardonnez-vous aussi. » (Col 3.13)

Imiter Jésus au cœur d’un conflit d’Eglise, même quand quelqu’un est désigné comme bouc émissaire, cela signifie pardonner comme Dieu nous a pardonné en Christ. Cela signifie aimer, comme Dieu nous aime – même quand nous étions encore ennemis, comme il est dit dans Romains 5. Cela signifie aussi servir, comme Christ est venu pour être le serviteur de tous.

PASSER DE L’OBSCURITÉ À LA LUMIÈRE

Cependant, suivre Jésus peut aussi impliquer de révéler les comportements inappropriés qui accompagnent le processus du bouc émissaire. Parce que la contagion mimétique est souvent alimentée par les rumeurs et les critiques en coulisses, cela signifie d’amener ces choses de l’obscurité vers la lumière.

En faisant la lumière sur le processus de bouc émissaire, nous redonnons le pouvoir à ceux qui, dans le système, peuvent être intègres. Ils peuvent alors dire « non » aux comportements destructeurs, tout en gardant un esprit d’amour. Cela signifie insister pour que l’Eglise devienne un lieu où les conflits sont abordés de façon saine, selon le modèle de Matthieu 18.

En cherchant à imiter Jésus, en pratiquant la non-résistance au mal, en bénissant quand nous sommes persécutés, nous confrontons le pouvoir destructeur des mécanismes de bouc émissaire. En suivant Jésus et en agissant comme des membres de la nouvelle création, nous pouvons briser le cycle de la violence mimétique.

Le modèle du désir mimétique dans la nouvelle création signifie imiter Jésus plutôt que de se laisser emporter par l’anxiété contagieuse du système. Ce modèle ne fait pas uniquement référence au Jésus qui souffre, pardonne, et sert humblement ; mais aussi au Jésus exalté, justifié, victorieux sur les puissances du mal – même sur les puissances dans l’Église et la société – qui perpétuent la dynamique du bouc émissaire. Ainsi, démasquer les mécanismes du bouc émissaire est une tâche essentielle pour les artisans de paix chrétiens.

Traduction de l’anglais : Salomé Haldemann

Illustration : William Holman Hunt, The Scapegoat [Le bouc émissaire], 1854-56, Lady Lever Art Gallery, Port Sunlight

 

Les LightClubberz se présentent…

Peut-être certains d’entre vous ont-ils eu l’occasion de rencontrer la troupe, d’assister à l’un de ses spectacles, notamment au mois de mai 2017 ? ça vous a parlé, touché, impacté ? Et si vous ne connaissez pas les Lightclubberz, voici leur vision et leur travail.

« Tu fais du beau, et ça fait du bien ! »

Cette phrase était inscrite sur une carte postale que l’on m’a offerte il y a quelques années. Je ne me rendais pas alors compte qu’elle allait devenir une vision : celle de la troupe des LightClubberz qui existe depuis maintenant six ans. Issue d’abord de mon groupe de jeunes, la troupe est maintenant coordonnée par l’association Joie & Vie et se veut donc inter-églises. Pari réussi : pour la saison passée, les 19 jeunes étaient originaires de neuf églises différentes !

FAIRE DU BEAU…

La vision des LightClubberz part d’un postulat tout simple : on peut tous faire du Beau. En nous créant à son image, Dieu nous a remplis d’un don précieux : la créativité. Que l’on soit manuel ou intellectuel, pragmatique ou philosophe, musicien ou sportif, nous pouvons tous être créatifs dans ce que nous faisons.

Pour les LightClubberz, c’est surtout au travers de l’art, mais en essayant de se limiter le moins possible. Faire de la musique avec des casseroles ? OK ! Faire de la danse en peignant ? OK ! Monter un orchestre de bouteilles ? Pas encore, mais allez, soyons fous !

…POUR FAIRE DU BIEN

Mais être un LightClubberz ne s’arrête pas là. En tant que chrétiens, nous sommes invités à tout faire pour la gloire de Dieu et pour l’avènement de son royaume de paix et de justice. Être un LightClubberz, c’est participer activement à cela. Que ce soit en rendant service aux oeuvres caritatives, en encourageant les spectateurs ou en éveillant leur conscience sur une injustice méconnue (comme il y a deux ans avec la Flashmob pour le Congo), il y a plein de manières de « faire du bien » !

UNE INVITATION À CHACUN

Les LightClubberz, c’est bien plus qu’une troupe artistique fermée. C’est un appel qui s’adresse à tous. Nous avons tous des dons. Et on peut tous être des LightClubberz, des lumières au milieu de notre génération.

Cet été, deux camps LightClubberz ont permis à des jeunes ne faisant pas partie de la troupe de mettre leurs dons en action.

D’autres jeunes, qui se sentaient davantage bricoleurs qu’artistes, ont démarré les LightWorkerz, un groupe de jeunes bricoleurs qui rendent service par le bricolage.

Dieu t’appelle à le servir. Tel que tu es. Avec ce que tu as.

Pour en savoir plus…

Facebook @LightClubberz
www.flashmob-congo.com
www.joie-et-vie.com

Légende photo : La troupe version 2017 lors d’un spectacle