T comme Tabernacle

Selon le livre de l’Exode, Dieu avait donné à Moïse, sur le Sinaï, des instructions précises pour construire le Tabernacle, une tente qui servirait de sanctuaire mobile aux enfants d’Israël jusqu’à leur entrée en Terre promise. C’est là que Moïse rencontrait l’Éternel. Ce temple provisoire permettait au Seigneur de demeurer avec son peuple. Plus tard, Salomon fit construire le Temple de Jérusalem sur le même modèle. « Ma demeure sera auprès d’eux ; je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. » (Ez 37.27)

UN NOUVEL ACCÈS

L’épître aux Hébreux fait remarquer que Jésus a ouvert « une voie nouvelle et vivante » qui nous permet désormais « d’accéder au sanctuaire par le sang de Jésus » (Hé 10.19-20). Jésus était la « Parole faite chair » qui avait «établi sa tente (« tabernaclé ») parmi nous » (Jn 1.14). Lui-même laissait entendre que son corps deviendrait le Temple nouveau après sa résurrection (Jn 2.21-22). Au moment de sa mort, « le voile du sanctuaire – symbole de la présence inaccessible de l’Éternel – se déchira en deux du haut en bas » (Mt 27.51). Dieu ouvrait à tous un accès direct à sa présence. « Demeurez en moi comme je demeure en vous » (Jn 15.4), disait Jésus. Grâce au don de son Esprit, ceux qui mettent leur foi dans le Seigneur deviennent « tabernacle, temple du Dieu vivant » (1Co 3.16 ; 2Co 6.16). L’expression désigne alors l’Église ou le croyant individuel.

LE LIEU DE LA RENCONTRE

Les anabaptistes Michaël Sattler (v.1490-1527), Menno Simons (1496-1561) et Peter Riedemann (1506-1556) préféraient insister sur la dimension communautaire de la nouvelle « Maison de Dieu ». C’est l’Église, la communauté des disciples de Jésus régénérés par la foi et le Saint Esprit, qui est le « tabernacle de Dieu avec les hommes » (Ap 21.3). Avec le piétisme, l’image du tabernacle s’est davantage appliquée à l’individu. Le pasteur Jean-Frédéric Nardin (1687-1728), promoteur du piétisme dans le pays de Montbéliard, prêchait que l’homme reçoit, en Christ, « le privilège de loger Dieu en soi ». La nouvelle naissance prépare l’âme du chrétien à être « un tabernacle et un palais plaisant à son Roi, de sorte qu’elle devient le temple du Saint-Esprit, le palais royal de Jésus, et une maison d’oraison dans laquelle le Dieu vivant est adoré et servi en Esprit et en vérité. »

UNE DEMEURE FRAGILE

La théologienne américaine Marva Dawn (née en 1948) préfère évoquer l’humilité, la fragilité. Selon elle, c’est surtout dans les faiblesses, physiques, morales, que le croyant devient tabernacle (cf. 2Co 12.9) : « Par notre union avec le Christ, avec la puissance de l’Esprit dans notre faiblesse, nous manifestons la gloire de Dieu. » Cette faiblesse était un thème récurrent chez Menno Simons, au point de devenir une marque de l’Église – Tabernacle du Seigneur.

 

« VOUS ÊTES LE TEMPLE DE DIEU, ET L’ESPRIT DE DIEU HABITE EN VOUS. »

1 CORINTHIENS 3.16

C’est la rentrée

Septembre 2020. Jour de rentrée, sous le signe de la particularité. Ma première rentrée en tant qu’enseignante est encore plus particulière que celles rencontrées auparavant.

La rentrée depuis toujours est synonyme de nouveautés, un mélange d’inconnu excitant pour certains, stressant pour d’autres. Une page qui s’ouvre vers de nouveaux apprentissages, de nouvelles rencontres, des découvertes, des victoires, parfois des chutes. Le début d’une vie loin des parents, un nouveau lieu de vie, de nouveaux défis… Les ressentis sont propres à chacun, mais la découverte et la nouveauté sont presque universelles.

Cette année, la rentrée est dictée par des règles identiques pour tous et nouvelles pour tous également. La nouveauté peut vite faire place à la crainte.

N’oublions pas dans ces chamboulements la parole de Dieu qui, elle, reste toujours la même, inchangée. Qu’importent les saisons et les nouveautés, elle nous accompagne et demeure un pilier solide sur lequel trouver du repos. Pendant ces temps de changements, rechercher Dieu apporte la paix.

Que cette année qui s’ouvre devant nous nous permette de nous approcher toujours plus de Dieu, de connaître sa paix qui surpasse toute intelligence, et de la partager autour de nous.

« C’est dans le calme et la tranquillité que sera votre force ! » Esaïe 30.15

Un cours de religion à l’école publique !

Lors de la séparation entre les Églises et l’État en 1905, l’Alsace-Moselle était allemande depuis 1871 : la loi Falloux de 1850 instaurant l’enseignement religieux dans les écoles publiques n’a pas été abrogée par les lois de Jules Ferry; le concordat et le régime de cultes reconnus par l’État restent donc en vigueur dans les trois départements. Dans les emplois du temps des élèves du CP au CM2, une heure hebdomadaire est ainsi dédiée à l’enseignement religieux. Les parents ont le choix d’inscrire leur enfant au cours « protestant », « catholique » ou « israélite ». Un enseignement moral est proposé à ceux qui ne souhaitent pas suivre ce cours.

QU’Y APPREND-ON ?

À la découverte de la Bible.
Crédit photo : Catherine Ulrich

Soyons clair : il ne s’agit pas d’un éveil à la foi, ni de catéchisme paroissial, ni d’un strict enseignement du fait religieux. Avec des méthodes pédagogiques actives, et de manière adaptée à leur âge, les élèves sont invités à :

• Découvrir, avec curiosité et respect, la diversité des traditions religieuses, en priorité la leur, avec la juste distance qui permet la construction d’une pensée personnelle.

• Partir à la rencontre du patrimoine religieux, des œuvres d’art, du sens des traditions festives, de tout ce qui fait l’aspect visible du religieux dans nos sociétés.

• Apprendre à argumenter autour de questions éthiques.

• Participer à un dialogue, à partir des observations ou de la spiritualité vécue, dans la liberté d’expression, l’écoute et le respect.

Bref, il s’agit bien de donner aux élèves des clés de compréhension d’une société multiculturelle et de favoriser une réflexion personnelle dans les domaines éthique et existentiel. Un tel enseignement participe aux finalités de l’école dans le sens où il contribue à la formation de la personne de l’élève et à son insertion citoyenne. L’institution religieuse contribue ainsi à la construction d’une culture partagée et du lien social.

ET MA FOI PERSONNELLE, DANS TOUT CELA ?

Enseigner et faire apprendre, ceci dans différents contextes, est pour moi une mission passionnante depuis presque 40 ans, à côté de mon insertion ecclésiale à l’Église évangélique Perspectives de Brumath (67). Participer à l’éducation et l’instruction des enfants, discerner en chacun d’eux des trésors, encourager par un regard ou un sourire, voilà une belle vocation. Ma foi dans le Dieu de Jésus-Christ me motive, me porte, stimule en moi l’espérance et la confiance. Au-delà des dispositifs pédagogiques que je mets en place comme tout professionnel de l’éducation, je suis intimement convaincue, et parfois, dans un moment de grâce, témoin, qu’une Autre présence se propose avec délicatesse au cœur des enfants.

Pour en savoir plus : http://acteurs.uepal.fr/services/enseignement-religieux

MCC : 100 ans de service « au nom du Christ »

L’année 2020 marque pour le Mennonite Central Committee (MCC), ministère mondial des Églises anabaptistes, cent ans de secours, de développement et de service pour la paix au nom du Christ. Fondé en 1920 comme moyen pour les mennonites des États-Unis et du Canada de répondre aux besoins des mennonites et autres personnes confrontés à la famine et à la guerre dans l’actuelle Ukraine, le MCC s’est développé au cours du siècle dernier, devenant une organisation mondiale engagée dans plus de cinquante pays à travers le monde.

TÉMOIGNAGE EN FAVEUR DE LA PAIX

Damaris Guaza Sandoval, participante colombienne du programme YAMEN 2017-2018, anime un atelier sur l’estime de soi dans une école au Honduras. (MCC photo/Ilona Paganoni)

Créé au lendemain de la Première Guerre mondiale, le MCC a attiré de jeunes objecteurs de conscience mennonites qui considéraient le service de secours chrétien comme une alternative au service militaire et un témoignage engagé en faveur de la paix face au caractère destructeur de la guerre. Dans le cadre du programme de service public civil du MCC aux États-Unis pendant la seconde Guerre mondiale, de jeunes hommes et femmes mennonites ont combattu des feux de forêt et travaillé dans des hôpitaux psychiatriques. Après la seconde Guerre mondiale, d’autres jeunes mennonites ont servi dans le cadre du programme « Pax » dans l’Europe de l’après-guerre, apportant une aide d’urgence aux réfugiés et participant aux efforts de reconstruction. Dans les années 1960 et 1970, les participants au programme « Enseignants à l’étranger » ont enseigné dans des écoles en Afrique et ailleurs.

ENTRAIDE ET ACTION HUMANITAIRE

Au cours des premières décennies du MCC, ses collaborateurs ont souvent cité l’appel de Paul à travailler à la fois pour le bien de la « famille de foi » et pour le bien de tous les peuples (Galates 6.10). Ce double appel – à l’entraide au sein de l’Église et à l’action au-delà de l’Église – a caractérisé le travail du MCC pendant un siècle. Le MCC a accompagné les Églises anabaptistes du monde entier dans leur partage de l’amour et de la compassion de Dieu par des actes pratiques de service, notamment les ministères diaconaux de l’Église Meserete Kristos en Éthiopie, l’action humanitaire des Églises anabaptistes en Inde et en République démocratique du Congo, ou les efforts de consolidation de la paix des Églises anabaptistes colombiennes. Le MCC se joint également à d’autres Églises qui se mettent au service de leurs communautés, des pentecôtistes et des baptistes en Ukraine aux Églises orthodoxes en Syrie et en Égypte. Par l’intermédiaire de l’Église, le MCC cherche à faire du bien à tous.

DES LIENS TISSÉS ENTRE LES ÉGLISES

Au fil des décennies, les collaborateurs du MCC ont également découvert que le service chrétien ne s’étend pas de manière unidirectionnelle du Canada, des États-Unis et de l’Europe vers le reste du monde. Au contraire, dans le cadre du service chrétien, des partenariats de collaboration se forment à travers l’Église mondiale, les Églises partageant entre elles leurs dons et leurs fardeaux. Le partenariat du MCC avec la Conférence Mennonite Mondiale, qui dure depuis des décennies, incarne cet esprit de partage et de fraternité à l’échelle mondiale.

LES DÉFIS D’AUJOURD’HUI

Beaucoup de choses ont changé depuis la création du MCC en 1920. Le changement climatique a perturbé les moyens de subsistance des communautés les plus vulnérables du monde. La menace de Covid-19, quant à elle, a rendu la vie plus précaire pour ces populations marginalisées. Pourtant, beaucoup de choses restent inchangées, avec des millions de personnes dans le monde entier déracinées de leurs foyers par la guerre. Dans un contexte de continuité et de changement, l’appel du MCC à partager l’amour et la compassion de Dieu à travers l’aide, le développement et la paix au nom du Christ reste plus pertinent que jamais.

ALAIN EPP WEAVER

Traduction : Valentin dos Santos

Alain Epp Weaver dirige la planification stratégique du MCC. Il vit en Pennsylvanie.

Pour aller plus loin…

https://mcc.org/centennial/100-stories#!

 

Dans les pas du MCC

Le Mennonite Central Committee occupe une place à part dans le monde mennonite. Lors de la préparation de ce numéro, j’ai été frappée par le rapport quasi affectif que beaucoup de mennonites français entretiennent avec le MCC. Le souvenir des « Pax boys » venus aider à la reconstruction après la guerre est ancré. La reconnaissance pour l’aide reçue se transmet dans les familles. Certains travaillent ou ont travaillé dans l’une des « maisons » fondées par le MCC en France. D’autres ont servi une année à l’étranger avec le programme Trainee, IVEP ou YAMEN. Ce sont des expériences qui marquent et qui relient.

Plus largement, c’est le monde mennonite français dans son ensemble qui a été transformé, en grande partie sous l’influence du MCC, après 1945. Les fruits en sont l’engagement dans le travail social et la construction de la paix, des liens forts avec les Églises des autres pays et continents, mais aussi un renouveau théologique, voire une nouvelle conscience (géo)politique. La conviction s’est enracinée que l’anabaptisme a quelque chose à dire et un rôle à jouer dans le monde.

Le centenaire du MCC intervient pourtant dans un contexte contrasté. Si les raisons de se réjouir et d’être reconnaissant pour ce qui a été construit sont nombreuses, la crise sanitaire aura cruellement rappelé qu’aucune situation n’est acquise. La baisse des ressources liée au confinement a conduit le MCC, en juillet dernier, à fermer sa représentation en Europe de l’Ouest. Suite à l’épidémie de Covid-19, l’association SERVIR, gestionnaire des établissements de Valdoie, est fragilisée et son avenir incertain.

Le regard en arrière offert par cet anniversaire nous interroge collectivement : quelles orientations faut-il prendre ? Comment, à la suite de nos aînés, manifesterons-nous la compassion du Christ à ceux qui, au près ou au loin, sont dans le besoin ou la détresse ?

Découvrez le nouveau site Internet de l’AFHAM

L’Association Française d’Histoire Anabaptiste Mennonite a un nouveau site Internet :

https://histoire-menno.net/

Découvrez l’incroyable histoire du mouvement anabaptiste, mennonite et amish, en France, depuis l’origine jusqu’à nos jours ! Une mine d’informations et de ressources documentaires mis à votre disposition grâce au travail méthodique des nombreux historiens, sociologues, théologiens et autres amateurs de l’histoire originale du mouvement qui gèrent l’association. Consultez les actualités pour découvrir les manifestations et les contacts pour approfondir vos recherches et rencontrer des membres du mouvement. Une occasion unique pour comprendre ce qui a fait et fait encore la force de ce mouvement singulier.

 

Menno Simons (1496-1561)

Antydot, 20 ans déjà

Christ Seul : Comment est né Antydot ?

David Prigent : Après ma conversion à l’âge de 17 ans, j’ai rencontré d’autres jeunes chrétiens musiciens qui fréquentaient l’Église de la prairie, et d’autres Églises de la région. Je faisais déjà du beatmaking, du rap et de la guitare. Nous avons alors commencé à jouer ensemble, à composer en mélangeant les styles musicaux de chacun avec l’intention de témoigner de Jésus à notre génération. Antydot était né. Bettina nous a rejoints en 2002, moment où nous avons décidé de mettre Dieu au centre de nos projets, en ouvrant la Bible et priant avant chaque répétition. À partir de là, les invitations pour des concerts se sont accélérées. En 2003 nous découvrons la musique assistée par ordinateur : on s’y lance aussitôt en enregistrant Zèbre, notre premier album.

En 20 ans, le groupe a beaucoup évolué ?

David Prigent : Oui, comme c’est le cas pour beaucoup de groupes, les changements professionnels, familiaux font que certains musiciens cèdent leur place à d’autres. L’équipe actuelle n’a pas changé depuis six ans, c’est très facile et agréable de bien se connaître pour jouer ensemble. Au niveau musical nous avons aussi évolué, car la musique change avec les générations. C’est important pour nous que les plus jeunes, qui vivent un décalage musical parfois conséquent entre ce qu’ils écoutent à la maison et ce qu’ils chantent le dimanche matin, puissent profiter de sons qu’ils aiment et qui les boostent dans leur foi. Cependant nous avons gardé au sein du groupe cette ambiance détendue, familiale, et cette vision de communiquer la joie de connaître Dieu.

Qu’est-ce qui vous motive à continuer ?

David Prigent : En premier, la joie de pouvoir contribuer à rapprocher les gens de Dieu au travers des chansons. Ensuite, je dirais les retours qui nous parviennent via les réseaux, ou après les concerts, de personnes qui sont encouragées et édifiées par nos chants. J’ai rencontré il y a quelques mois à la fin d’un concert un jeune qui m’a dit qu’il avait eu des pensées noires qui le poussaient au suicide. Un soir, désespéré, il est monté dans sa voiture avec l’intention de commettre l’irréparable. Le CD Antydot Louange tournait, le Seigneur lui a parlé au travers d’une chanson, il a fait demi-tour et s’est reconnecté avec Dieu ce soir-là. Lorsque j’entends ça je me dis qu’il faut continuer.

Quel est le rôle d’un groupe comme Antydot dans l’Église aujourd’hui ?

David Prigent : Notre rôle à mon sens est de proposer à l’Église de nouveaux chants, que plusieurs générations pourront s’approprier et chanter à leur tour, en gardant ce qui fait notre singularité. Ensuite, je dirais être un vecteur d’unité dans le corps de Christ. Nous sommes invités dans de nombreux milieux différents, ce qui a élargi notre vision de l’Église. Les paroles du chant Une seule Église expriment bien cela, nous nous apprêtons d’ailleurs à sortir une version rafraîchie, chantée par des conducteurs de louange différents. Enfin, je dirais utiliser l’influence des réseaux sociaux et des concerts pour témoigner, encourager, et faire des disciples, et transmettre aux plus jeunes la passion de ce beau ministère.

Des projets ?

David Prigent : Oui ! Nous avons commencé un nouvel album en famille, en impliquant nos enfants dans la composition. Ça pourrait être une suite des albums Les enfants du Boss et Du ciel dans tes oreilles, avec des sons plus actuels. Avec Antydot nous composons de nouveaux chants chantables en assemblée comme Citadelle, écrit au début du confinement. Personnellement j’ai commencé aussi le projet Le Daron¹ qui me permet de toucher un public qui ne fréquente pas l’Église et de faire briller la lumière de Christ là où il est peu représenté.

Propos recueillis par Sylvie Krémer

¹ Le Daron – La vie de Papa https://www.youtube.com/ watch?v=H8QETbZSjpM&t=10s

Rendez-vous le 29 mai 2021 à l’église de la Prairie pour le concert anniversaire des 20 ans d’Antydot

Ces biens que Dieu nous confie

À MOI !

Avez-vous déjà entendu le cri singulier des mouettes dans Le monde de Némo, un film d’animation Pixar bien connu ? Avides d’avaler leur proie, elles s’attroupent en masse devant leur victime et s’exclament en chœur : « À moi ! À moi ! À moi ! » Alors qu’elles sont là, regroupées, chacune d’elles brûle d’envie d’engloutir la cible de leur désir tout en ne songeant qu’à son propre estomac. Ce cri fait sourire le spectateur qui reconnaît bien là un trait humain : soif de posséder, de conquérir, d’avoir et de se sentir en sécurité sur le plan matériel. Les temps troublés que le capitalisme traverse ne savent que trop bien révéler la fragilité de tout un système. De nombreuses personnes se tournent vers des modes de vie plus collectifs et partagés. À l’évidence : ensemble, on est plus résilients que chacun tout seul.

À LUI !

L’Évangile propose un autre récit que celui du capitalisme libéral. Les biens, la terre et tout ce qui s’y trouve (Ps 24.1), sont d’abord ceux de Dieu lui-même. Ils sont à lui avant d’appartenir à l’humanité. C’est lui qui a créé la terre, la nature et tous les éléments qui la composent. Il a donné la vie, le temps, la santé, la force de travailler ou de faire des études. Il a donné l’intelligence, l’équilibre psychique et la créativité. Le confort matériel résulte d’une abondance de ses dons pour cette génération et celles d’avant. Autrement dit, tout dépend de sa grâce. Dans le monde occidental opulent d’aujourd’hui, il est facile de l’oublier. Les dons viennent de Dieu qui les dépose entre les mains de ses disciples en espérant qu’ils les tiendront avec des mains suffisamment ouvertes pour les partager.

À NOUS !

Crédit Photo Kelly Sikkema

Si nous faisons partie des privilégiés et que nous acceptons de réorienter nos regards, nous ne manquerons pas de voir les personnes qui ont des difficultés à joindre les deux bouts en fin de mois. Si la terre appartient au Seigneur avec tout ce qu’elle contient et que l’humanité n’en est que gestionnaire, comment gérer les biens d’une manière qui l’honore ? À travers l’ensemble de la révélation biblique, Dieu invite au partage (Lc 12.21) pour accumuler des trésors durables (Mt 6.20) en pratiquant l’amour et la justice. C’est ce qu’implique une vie à la suite de Jésus.

L’apôtre Jean n’y va pas par quatre chemins et formule ceci sous la forme d’un test redoutable : celui qui affirme aimer Dieu qu’il ne voit pas alors qu’il n’aime pas son frère qu’il voit est un menteur (1Jn 4.20). L’amour ici n’est pas seulement un noble sentiment. Il engage toute la richesse de la personne dans la relation : les dons et les biens. Un chrétien ou une chrétienne mature a conscience de la provenance des biens et la sagesse d’en faire un bon usage pour elle-même et pour les autres – même quand cela lui coûte (1Co 10.24). Si la Bible ne s’oppose pas à la propriété personnelle et reconnaît les biens matériels comme des cadeaux de Dieu, elle rend aussi attentif au fait qu’ils peuvent prendre une place démesurée (Lc 16.13) et devenir des maîtres (Lc 16.13 ; Mt 6.24) ; loin de l’équilibre auquel le disciple est invité. Les prophètes avertissent de ce danger tout au long de l’Ancien Testament : l’humanité oublie trop facilement la provenance de ce qu’elle possède, et elle oublie de partager avec les plus pauvres.

Quel remède à ce fléau ? L’histoire de l’Église commence par un récit inspirant qui mentionne une générosité incroyable. La première Église a tout partagé, de sorte qu’il n’y avait « aucun nécessiteux parmi eux » (Ac 4.34). L’unité spirituelle qui régnait après la Pentecôte était telle qu’elle emportait avec elle tous les aspects de la vie des chrétiens. Les chrétiens priaient et passaient du temps ensemble, ils partageaient le pain et les biens. Le partage inspiré par l’Esprit était la partie visible de leur communion. Il était essentiel pour l’Église elle-même, et dégageait une force de témoignage visible au monde. L’amour était une expérience concrète vécue dans l’unité. Cet exemple, décrit dans des termes absolus et idéalisés, n’est pas le seul exemple de partage du Nouveau Testament. Jésus et les disciples étaient soutenus par un collectif et partageaient une bourse commune (Jn 12.4-8, 13.28-29, etc.). Les Églises se soutenaient aussi les unes les autres (2Co 8). Paul le souligne (2Co 9), le partage est le fondement même de la foi chrétienne. En Jésus, Dieu est venu se donner lui-même à l’humanité. Le partage est le fruit de la grâce reçue. Il manifeste Jésus et suit son exemple.

COMMENT VIVRE CELA CONCRÈTEMENT ?

Les textes placent le lecteur et les communautés face à des questions décisives pour la crédibilité de l’Église et pour le monde qui l’observe. Celles-ci sont le plus facilement observables dans l’Église locale : y a-t-il une diversité de niveaux socio-économiques dans la communauté ? Quelle est la place du partage des biens entre les membres de l’Église ? Se connaissent-ils suffisamment pour savoir où sont les besoins ? Vivent-ils à proximité les uns des autres ?

L’exemple houttérien est interpellant dans un monde économique qui enrichit les plus riches et appauvrit les plus pauvres. Il ose questionner un tabou : la sacralité de la propriété individuelle. Lors de leur entrée dans la communauté houttérienne (ou dans un Bruderhof), les membres choisissent de refuser la propriété personnelle pour vivre une vie de service envers Dieu et les uns pour les autres. Leurs biens personnels sont donnés à la communauté qui en devient le gestionnaire dans un esprit de simplicité, de justice et de partage. La solidarité s’exerce envers chacun, mais aussi entre les communautés. Nulle communauté n’est plus riche qu’une autre et il n’y a pas de pauvres chez eux. Trop beau pour être vrai ? C’est pourtant la réalité de 45 000 chrétiens qui partagent leurs biens depuis 500 ans.

Les mennonites, et le monde évangélique francophone, ont choisi une voie plus mesurée et moins radicale, mais la question reste posée : comment construire une unité spirituelle au sein de l’Église qui implique une solidarité matérielle ? Le défi est de taille. Si la confiance en Dieu et l’amour du prochain sont au cœur de la vie chrétienne, Mammon a le pouvoir de les détourner au profit de l’individualisme et d’un insatiable confort. Les chrétiens sont invités à entrer en résistance en partageant les biens qui leur sont confiés les uns avec les autres, et au-delà des frontières communautaires. Donner, c’est désacraliser les biens et transformer leur puissance de dieu qui isole, en lien qui réunit. Pour la gloire de Dieu.

Génération désenchantée

J’ai profité de ce temps de confinement pour suivre certaines émissions télévisées. Dans l’une d’elles – The Voice –, j’ai été profondément interpellé par la performance d’une jeune femme de mon âge, Toni, chantant avec intensité : « Je suis d’une génération désenchantée. » En reprenant à son compte une chanson de Mylène Farmer (dont j’ignorais auparavant l’existence), Toni a su pointer avec justesse l’état de ma génération : désenchanté.

Car au regard de l’indignation portée par les mouvements #BlackLivesMatter, des millions de victimes de l’épidémie du Covid–19, des catastrophes environnementales qui se multiplient – comme dernièrement en Australie –, des crises économiques – de 2008 et d’aujourd’hui –, la « Génération Z » semble bel et bien désabusée. Sans chercher à victimiser ma génération plus qu’une autre, celle-ci présente la singularité d’avoir grandi dans le monde nouveau et anxieux d’Internet. C’est aussi une génération qui a assisté très jeune à la prise de conscience du dérèglement climatique, et à l’effondrement des mythes du consumérisme et du progrès qui animaient autrefois nos aînés.

Comment vivre en tant que jeune chrétien du 21e siècle ? Comment faire face à ce désenchantement ? Comment réussir à vivre et partager l’espérance biblique, aujourd’hui ? Voici trois pistes qui me semblent intéressantes à explorer.

I – Reconnaître que certaines désillusions sont nécessaires et salutaires

Si la Bible nous encourage, à de multiples reprises, à espérer, elle ne nous pousse pas pour autant à espérer en n’importe quoi ou n’importe qui. Bien au contraire ! Le croyant y est appelé à délaisser ses mauvaises habitudes ou ses « idoles » – ces choses qu’on idéalise ou qui prennent une place trop importante dans nos vies. Pour l’Ecclésiaste (en quelque sorte un « vieux sage » de l’Ancien Testament), il s’agissait de son travail : « J’ai réfléchi à tout ce que mes mains avaient entrepris, à la peine que j’avais eue pour le faire, et j’ai constaté que tout n’est que fumée et revient à poursuivre le vent ». Plus personnellement, je pense à ma réputation sur les réseaux sociaux, ma quête de succès, mon aspiration à – plus tard – avoir la famille parfaite… Tout n’est que fumée… Mais la bonne nouvelle derrière tout ça ? C’est que désespérer de tout ce qui trompe est souvent le seul moyen d’espérer en ce qui ne trompe pas !

II – Garder son cœur et cultiver l’espérance

Enfant, vous avez peut-être vous aussi appris ce proverbe biblique : « Garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie. » À notre époque où les informations fusent et se contredisent, où les théories se confrontent aux contre-théories, je crois que l’exhortation de « garder son cœur » peut aussi passer par le garder des flux d’informations ou des discours démoralisants. Il ne s’agit pas de devenir indifférent, ni de faire l’autruche, mais plutôt de ne pas permettre que quelque chose assèche notre cœur profond ou encombre les sources de la vie qui s’y trouvent. Concrètement, cela me pousse à désactiver certaines notifications, à faire le tri dans ce que je regarde ou ce que j’écoute, ou encore à arrêter mon téléphone passée une heure de la soirée. « Garder son cœur », c’est aussi le nourrir de choses bonnes, vertueuses : l’amitié, la Parole de Dieu, la famille, la prière, la joie du salut, la beauté de la nature ou d’une musique, d’un film, d’un livre… L’espérance, ça se cultive !

III – Prendre le temps d’accueillir nos proches dans leurs désillusions

Regardons bien autour de nous, dans les séries TV, chez nos amis : derrière l’apparence du « tout va bien », la dépression et les pensées suicidaires sont omniprésentes. Et la crise sanitaire semble avoir accentué ce triste phénomène. Je suis convaincu qu’en tant que chrétiens, nous avons un rôle à jouer. Être le sel de la terre et la lumière du monde, c’est venir redonner de la saveur à l’existence des personnes qui nous entourent, c’est venir apporter un peu de clarté à leurs ténèbres. Nous sommes bien petits pour résoudre les problèmes de ce monde, mais pourquoi ne pas commencer par agir à notre échelle, auprès de celles et ceux que Dieu place sur notre route ? Je suis convaincu par la pertinence de l’Évangile pour notre génération désenchantée. Notre Dieu est « l’auteur de l’espérance », et il souhaite nous utiliser pour la faire connaître au plus grand nombre !

La jeunesse sacrifiée ?

À mesure que le coût économique et social du confinement apparaît plus exorbitant, des voix s’élèvent pour dénoncer le lourd tribut payé par la jeunesse pour préserver la santé des personnes âgées. Les jeunes, pourtant, rejettent cette grille de lecture de la crise.

LES JEUNES SOLIDAIRES

Les jeunes sont conscients qu’ils vont être les plus impactés par la grave crise économique qui s’amorce : ceux qui arrivent sur le marché du travail s’attendent à une insertion professionnelle compliquée, tandis que la hausse du chômage et de la précarité frappe durement les moins de 25 ans. Pourtant, alors qu’ils n’ont quasiment pas de risque de développer une forme grave de Covid-19, ils approuvent majoritairement la priorité donnée à la santé et se montrent solidaires des générations plus exposées. 70 % des 18-30 ans estiment ainsi qu’il est choquant de dire qu’on a sacrifié leur génération pour sauver les plus âgés et 85 % considèrent que le confinement a été une mesure juste¹. Ils n’en demeurent pas moins lucides sur les immenses défis qui sont devant eux, et ceux-ci ne se limitent pas aux répercussions du confinement.

UN HÉRITAGE PESANT

Crédit Photo Tom Sodoge

Dans un article de réflexion sur les sacrifices d’enfants², Antoine Nouis interroge : « Est-ce que notre complaisance face à une dette que nos enfants devront payer n’est pas une façon de les sacrifier ? », « Est-ce que notre incapacité à changer nos modes de vie face à la menace écologique n’est pas encore une façon de sacrifier nos enfants ? » La dette publique française ne date pas de l’épidémie de Covid-19 : elle augmente régulièrement depuis des décennies, indépendamment de la conjoncture. Avec la crise elle pourrait atteindre 120 % du produit intérieur brut à la fin de l’année 2020. Quant à la « dette climatique », elle s’accroît aussi de manière dramatique, alimentée par des rejets de gaz toujours plus importants malgré les engagements pris. Les conséquences seront redoutables.

QUELLE VISION ?

« Vous dites que vous aimez vos enfants par-dessus tout, et pourtant vous volez leur avenir sous leurs yeux.³» : nul doute que c’est parce qu’elle ose dire ce genre de vérité, sans filtre, que Greta Thunberg s’est attiré tant de critiques outrées. Le lien entre notre mode de vie actuel et les conditions de vie futures peut paraître abstrait. Il est pourtant avéré.

En ouvrant la Bible, je suis frappée par le fait que, quand Dieu appelle Abram, Moïse et beaucoup d’autres, il dirige leur regard vers l’avenir, vers le temps où vivront leurs descendants. C’est en vue du bien de ces générations à venir qu’il les exhorte à se mettre à l’œuvre. Peut-être qu’une telle vision du temps long manque aujourd’hui. Évidemment, elle implique d’être prêt à faire soi-même des sacrifices…

¹ Enquête « #MoiJeune, déconfiné et demain ? » 20 Minutes-OpinionWay réalisée du 5 au 8 juin 2020
² https://leblogdantoinenouis.fr/covid-19/le-covid-19-et-les-sacrifices-denfants/
³ Greta Thunberg, 13 décembre 2018, intervention devant l’assemblée plénière de la COP24 à Katowice